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Nous étions la forêt est une « comédie musicale éco-engagée », pour reprendre les mots de son autrice et metteuse en scène, Agathe Charnet. Ancienne journaliste, elle mène des récoltes de paroles pour construire ses spectacles, va à la rencontre des concerné·es… Dans cette pièce, on rit, on pleure, on chante, on s’indigne et surtout, on en sort avec l’envie d’agir (ou de désobéir ?) pour protéger nos forêts et la biodiversité qu’elles abritent. Interview.

Cette pièce, éco-conçue, découverte par hasard un mardi soir de janvier au Théâtre Ouvert, dans le 20e arrondissement de Paris, continue de nous habiter des semaines après. Par son propos poétique et bouleversant, « habite dignement le monde, traque la vie dans sa sève, refuse le cruel, résiste sans relâche, embrasse le moindre oiseau », et par ses chansons qui nous replongent, à chaque écoute, dans l’univers envoûtant de la pièce… Youkali, Daydream, Le premier bonheur du jour. C’est le théâtre comme on l’aime, celui qui fait réfléchir, fermement ancré dans l’actualité de notre monde menacé, mais porteur d’espoir.
Jouée par 6 comédien·nes et chanteur·ses de la troupe co-dirigée par Agathe, la Compagnie La Vie Grande, basée au Havre, Nous étions la forêt raconte le quotidien des habitant·es du bois de la Fermette, bouleversé par une annonce tragique : les services de la mairie veulent y implanter un parc photovoltaïque. Cette installation symbolise alors le dérèglement climatique en cours, qui ébranle nos repères, nos refuges et nos environnements familiers. Sur scène, il y a Pauline et Anthony, les néo-ruraux bobos, venus de la capitale suite à un burn-out pour se ressourcer, effrayés par les « psoques », les poux de bois. Fred·e, l’arboriste militant·e écologiste, Boris, le garde-forestier et sa mère Nathalie, aide-soignante, Selma, l’ornithologue qui enquête sur la disparition des oiseaux. Et un décor très sobre fait de cordes tressées évoquant les arbres et leur mouvement.
Très vite après la représentation, nous est venue l’envie irrépressible de discuter avec son autrice et metteuse en scène, Agathe Charnet. C'est chose faite.

Ta pièce, Nous étions la forêt, aborde de front l’enjeu de la protection des écosystèmes. Ton déclic écolo à toi, il vient d’où ?
Agathe Charnet : J’ai vécu dans une coloc à Stalingrad, avec des personnes extrêmement engagées sur les questions écologiques. Moi je ne l'étais pas tant, j'avais très peu de conscientisations, malgré toutes mes vacances passées plus jeunes à courir ou à lire dans la forêt en Corrèze. Le déclic a vraiment eu lieu dans cette colocation où il y avait des gens très engagés pour le climat. J’étais par exemple avec Rémi [plus connu sous son nom d’artiste, RemremX, NDLR], aujourd'hui engagé dans le collectif Planète Boum Boum. Je me souviens de ces vacances de Noël où je suis rentrée et où j’ai trouvé une de mes colocs en larmes sur le canapé. Elle venait de lire Comment tout peut s'effondrer de Pablo Servigne. C’était en 2016, 2017 je crois. Ça m'a beaucoup accompagnée dans ce déclic. C'est à partir de là que j'ai commencé à ne plus prendre l'avion, à vouloir devenir végétarienne, et à vraiment changer beaucoup de choses dans mon mode de consommation et de vie. Des changements que je tiens d’ailleurs plutôt bien et qui n’ont pas été si difficiles à prendre. Nous avions 24, 25 ans et nous nous sommes auto-éduqués sur plein de sujets. C’était très joyeux ! C’est après ce déclic que j’ai commencé à m'intéresser vraiment aux forêts et aux arbres en revenant chez moi en Corrèze.
C’est là qu’est née ton envie d’écrire une pièce sur la forêt ?
A. G. : Revenir en Corrèze avec ce regard nouveau m'a permis de mieux comprendre le paysage. Je voyais les arbres autour de chez moi changer, dépérir ou mourir… Je connais vraiment très très bien ces forêts et je remarquais à chaque printemps de plus en plus de trouées. De plus en plus d'arbres morts qui surgissaient du vert, comme des mains décharnées. J'ai complètement fait le lien avec le réchauffement et surtout, je l'ai vu concrètement. Ça m'a donné envie de travailler sur les forêts.
En Corrèze, il y a aussi beaucoup de coupes rases, et des associations qui rachètent des parcelles de terrains, comme Faîte et Racines ou Les Enforestés. Les coupes rases et les enjeux de « malforestation » en France, sont deux sujets cumulés qui m’ont vraiment fait réaliser la force de la forêt, cet endroit où on va se réfugier en cas de problème. Je viens de familles de résistants ; prendre le maquis, aller dans la forêt, ça m’a été transmis en héritage ! Voir que même ce refuge est en train de s'effondrer, c’est assez bouleversant. Le roman Dans la forêt, de Jean Hegland m’a particulièrement marquée sur ces sujets. C’est une bible ! Après ma lecture, j’ai appris que cette forêt de grands séquoias qui avait inspiré Jean Hegland avait été ravagée par des incendies et qu’elle avait perdu sa maison. À la place, elle a construit une petite hutte en bois, dans la forêt, sur les cendres. D’un point de vue poétique, j’ai trouvé ça très beau que notre refuge immémoriel disparaisse, ça a été mon point d'entrée pour m'intéresser artistiquement aux forêts.

Comment as-tu fait le lien avec ton art, le théâtre ?
A. C. : J’écris et je mets en scène du théâtre contemporain, j’ai donc cette nécessité de m’emparer de sujets qui m’interpellent et qui m'obsèdent. Comme nous passons beaucoup d’années à traiter un spectacle et un sujet, il faut en effet une certaine obsession. Mon éco-anxiété était évidemment telle qu’il n’y avait pas d’autres solutions que de travailler là-dessus et ça m'a fait du bien, je dirais. Ça m'a beaucoup apaisée d’avoir la sensation, à ma petite échelle, en tout cas avec l’outil que j'ai, le théâtre, de faire quelque chose.
Toi qui es à la fois dramaturge et metteuse en scène, comment perçois-tu le rôle du théâtre dans la lutte écologique ?
A. C. : Il y a beaucoup d’auteurs, Bruno Latour par exemple, qui parlent des nouveaux récits et de l’importance des artistes. On entend aussi chez les éco-philosophes et les scientifiques, que les artistes sont même plus importants que la communauté scientifique pour changer les imaginaires. Personnellement, je trouve que c'est mettre beaucoup de poids sur les seules épaules des artistes. Je crois que nous avons besoin de tout le monde. Je ne suis pas non plus dans cette vision de « l’art va changer le monde », et nous allons être plus puissants que Pixar, Disney, Netflix et Bolloré, qui sont aussi des fabriques de récits.
La théorie de la Fiction-Panier de l’autrice Ursula K. Le Guin est super à ce sujet. C’est un essai assez court, écrit dans les années 80, où elle explique qu’il faut repenser notre vision de la fiction, comme nous avons repensé notre vision de la préhistoire. Ce que nous avons retenu de la préhistoire, c’est le prédateur, le chasseur et donc le tueur. Il y aurait eu mille et une autres manières, évidemment, de construire les récits de la préhistoire et d'arrêter de sacraliser le tueur et d'en faire le personnage principal de notre fiction. En ce moment, nous sommes dans une guerre idéologique et esthétique qui couvre aussi les champs artistiques en fonction de ce qui est financé ou non, ce qui est diffusé largement ou pas, surtout sur les réseaux sociaux. Mais nous pouvons croire, peut-être, que nous aussi pouvons contribuer à bousculer les récits et les fictions, en pensant à la théorie de la Fiction-Panier, en arrêtant de glorifier le tueur, en essayant, comme le dit la réalisatrice Céline Sciamma, d'inventer des narrations qui ne soient pas uniquement axées sur le conflit, la haine, la détestation, la violence.
« Il y a beaucoup plus de représentations et de levers de rideaux aujourd'hui qu'il y a 50 ans. »
Chacun·e possède ses petites armes. En tant qu’activistes, peu importe le champ dans lequel nous militons, nous savons que nous nous battons contre des géants. Nous sommes face à des milliardaires, alors que le théâtre est un art pauvre par nature, financé par l'État dans le cadre du théâtre public, donc qui va dépendre de qui est au pouvoir politiquement, c’est aussi un art sans publicité. C'est un art très archaïque qui existe depuis l'Antiquité, où on ne touche pas beaucoup de personnes à la fois. Ce n’est pas un art de masse, et ça peut très rarement l'être, parce qu'il n'y a pas des capacités d'accueil immenses au théâtre. On dit que les gens allaient plus au théâtre avant, mais non, les capacités et les jauges n’ont pas changé, et au contraire il y a beaucoup plus de représentations et de levers de rideaux aujourd'hui qu'il y a 50 ans.

En quoi le théâtre est-il un art plus écologique à tes yeux ?
A. C. : Le théâtre est pour moi une manière écologique de militer. C’est à petite échelle, ça prend du temps, ça demande d’être présent, dans l’attention, ça demande de mobiliser les humains, de l’énergie. C'est aussi une manière lente de communiquer et d'infuser qui me plaît. Pour Nous étions la forêt, nous avons aussi fait le choix plus écolo de l’itinérance, avec une version sans décor du spectacle, jouée en extérieur. Nous nous déplaçons tous·tes en train, plus besoin de transports polluants de camions etc. Grâce au choix de l’itinérance, il y a aussi ce côté « troubadour » à l’ancienne où nous allons de ville en ville pour dialoguer avec les gens autour de ce message. Pour écrire la pièce, j’ai aussi mené une grande « récolte de paroles » en forêt.
En quoi ça consiste une « récolte de paroles » ?
A. C. : Je suis partie dans plusieurs endroits de France, financée par des bourses et de l'argent public de mairies et de dispositifs en ruralité. J’ai rencontré plus d’une centaine de personnes, des activistes, des scientifiques, mais aussi des élagueurs, des débardeurs, des randonneurs, des chasseurs, des amoureux de la forêt, mais pas forcément des gens qui étaient de mon bord politique ou du même avis que moi. C’est ça qui était très riche ! Par exemple, j’ai passé beaucoup de temps avec des guides forestières de l’ONF, c’était génial. Elles, elles paniquaient des écolos ! Elles n’avaient qu’une peur, c'est que des écolos viennent s'enchaîner aux arbres et les empêchent de faire leur travail. Leur métier est très méconnu. Elles me disaient avoir très peur de ça, alors qu'elles-mêmes avaient un mode de vie très écolo, consacré à la forêt. Mais elles ne se seraient jamais définies comme telles pour autant. Ces rencontres m’ont enrichies et fait bouger, aussi.
J’ai ainsi noué plein de liens avec des gens du monde de la forêt et ce qui est beau, c’est que j'ai ensuite invité les gens de la « récolte de parole » à venir faire des conférences à l’issue des représentations de la pièce. À Vire, par exemple, début février, il y avait une arboriste-élagueuse qui est venue. Cela amène des gens de l’univers de la forêt, qui ne seraient pas allés au théâtre, à s’y rendre. Ça connecte plein de monde qui ne se serait pas rencontré et qui ont beaucoup à s’apporter. La question des publics au théâtre est un gros enjeu pour moi, notamment dans l’idée de renouveler les publics et de créer des liens en fonction du sujet. C’est passionnant ! Il y a plein de gens qui me disent après la représentation : « Je suis venu·e parce que ça parle de la forêt ou parce que je fais partie d'une asso ou parce que j'ai vu un post sur les réseaux sociaux d’un média écolo ou d’un·e activiste que je suis, sinon je ne serais pas allé·e au théâtre. »
Faire redécouvrir à des personnes d’univers variés ce qu’on fait au théâtre, dans une période où on est tellement décrié, où on veut supprimer le service public de la culture, je trouve que c'est politiquement très important. J’aime beaucoup ces capillarités et ces résonances.
Justement, sur le sujet de l’écologie, comment éviter de s’adresser uniquement à un public déjà converti ?
A. C. : Je suis heureuse lorsqu’on rencontre des personnes qui sont déjà très engagées sur l’urgence écologique mais je crois que j’ai aussi une joie toute particulière à toucher des personnes qui se sentent plus loin de ces questionnements. Nous sommes une compagnie Normande et nous tournons sur des territoires très différents et chacun de ces territoires permet d’entamer un dialogue fécond avec les spectateur·ices en fonction des réalités qui les traversent.
D’où l’importance de la musique, qui est un élément très fédérateur, festif. Nous accueillons beaucoup de scolaires aux représentations, et quand il y a le rap du personnage de Fred·e, arboriste-élagueur·se, c’est un truc qui les chope, et j'ai beaucoup pensé à eux en imaginant cette partie. Le côté slam fait un peu concert, ça leur rappelle des codes qu’ils connaissent, et peut-être qu’ainsi, ils arriveront à ne pas avoir cette image du théâtre ennuyeux, loin d’eux, inaccessible… C’est aussi pour ça qu’on parle beaucoup au public, qu’il y a beaucoup d’adresses, pour le garder vraiment le plus possible avec nous. On déambule dans la salle, on parle aux gens, il y a même un spectateur qui se fait prendre comme cobaye.

C’est vrai qu’il y a beaucoup de moments musicaux dans la pièce, tu peux nous expliquer ce choix ?
A. C. : Comme le sujet de la pièce est très dur, la musique permet de sortir d’un certain réalisme, de donner une autre dimension au réel. Elle permet de se détacher d’une approche purement fictionnelle ou documentaire, d’apporter un peu de magie. Ça amène du souffle et de la joie, et nous en avons besoin. Ça permet aussi de faire collectif, de faire commun. J’adore la musique, il y en a toujours dans mon travail, mais pour un sujet comme celui-ci, ça me paraissait extrêmement important qu’il y ait du souffle. Et puis le chant demande très peu d’énergie et je trouve le médium de la voix nue très beau.

« Construire des cabanes, imaginer des façons de vivre dans un monde abîmé », cette phrase prononcée par le personnage de Nathalie dans la pièce est extraite d’un petit essai de Marielle Macé que j’offre à tout le monde depuis quatre ans. C’est mon livre de chevet. Pour moi, chanter c’est aussi faire cabane. J’ai envie que la pièce soit comme une cabane où se réfugier. Sur la question de la pluralité des points de vue, par exemple, on parle un peu du RN, mais il n’y a aucun personnage qui défend les idées du RN de manière concrète, alors qu’aujourd’hui c’est difficile de passer à côté. J’avais envie que ce soit évoqué, mais sans porter un jugement. Je n’avais par contre pas non plus envie qu’il y ait un discours de haine présent dans ce spectacle, parce que je trouve que nous avons besoin de faire cabane. J’ai plutôt envie que les gens, quoiqu’ils votent, entendent un discours d’appel à la douceur et à la bonté, et aux soins au vivant. Je ne voulais pas relayer cette parole, même si ça existe et que la menace est présente, mais je n’avais pas non plus envie qu’un électeur du RN présent dans la salle se sente exclu, car ce sont déjà tellement des votes d’exclusion.

« Nous ne pouvons pas avoir conscience de la disparition si on ne sait pas nommer, reconnaître. »
En plus de la musique, il y a aussi beaucoup d’humour. Je ne m’attendais pas à autant rire !
A. C. : C’est important pour moi de cultiver une forme de joie militante ! C’est aussi une des raisons pour lesquelles j’aime tant le théâtre, nous sommes une troupe, nous sommes tous·tes ensemble. En plus la troupe de Nous étions la forêt est une troupe extrêmement joyeuse. Oui, nous abordons des sujets graves dans un monde qui va de plus en plus mal - même dans nos métiers nous sommes de plus en plus précarisés et fragilisés -, ce qui est très angoissant, mais il y a aussi quelque chose de l’ordre de « c’est ok d’aller bien dans un monde qui va mal ». Je me dis que si en plus je vais mal, ils vont vraiment nous avoir. C’était essentiel pour moi qu’il y ait du rire dans la pièce, parce que les gens partent du principe que si ça parle d'écologie ça va être moralisateur, mais non, on peut parler de ces sujets et être dans la vie. Renverser la caricature qu’on veut dresser de nous, de gens sinistres, rabat-joie qui veulent instaurer une grande dictature verte. Militer pour le vivant ou pour les luttes de genre, c’est tellement l’inverse de ça !
Dans la pièce, plusieurs personnages abordent la question des mots, du langage, notamment de son appauvrissement. Quel regard portes-tu sur ce sujet en tant qu’autrice ?
A. C. : Je crois que ce sont les philosophes Vinciane Despret et Baptiste Morizot qui disent que nous ne pouvons pas avoir conscience de la disparition d’une chose si on ne sait plus la nommer. Que nous sommes devenus comme des « analphabètes sylvestres ». Il faut ré-ensauvager le langage, cela fait partie de leur point de vue éco-philosophique. En tant qu’autrice de fiction, cela m’a énormément intéressée de voir comment je pouvais m’emparer de ces réflexions dans l'écriture. Réaliser aussi combien nous avons appauvri notre langage pour parler du vivant alors que notre niveau de connaissance du vivant, lui, au contraire, n'a jamais été aussi haut. Nous ne pouvons pas avoir conscience de la disparition si on ne sait pas nommer, reconnaître. Pour écrire Nous étions la forêt, j'ai regardé un petit mooc sur la botanique. J’ai aussi noté tous les mots qu’on m’a dit quand je suis partie en forêt avec des forestiers. Leur vocabulaire est ultra détaillé.

Dans l’écriture, j’ai essayé d’employer le moins possible les mots « arbre » et « forêt ». Dans les monologues de Boris, le garde-forestier, le personnage qui porte véritablement la voix de la forêt, c’était un vrai défi. J’ai essayé d’employer très peu de mots simples pour désigner le vivant, pour qu’on puisse être nous aussi comme dans une forêt de mots, et qu’on réalise qu’on ne sait pas du tout tout ce que ça veut dire, et qu’on se dise qu’il faut qu’on aille en forêt, qu’on achète un livre pour reconnaître les arbres, les essences… J’ai voulu à mon tour ré-ensauvager le langage. En plus ce sont des mots très beaux, l’Alisier torminal, l'Orme de Sibérie… Il y a aussi l’idée qu’il va falloir inventer des nouveaux mots pour désigner ce qui nous arrive, comme avec les méga-feux. Une copine a inventé le mot « printone », par exemple.

Tu dis aimer « partir à la rencontre de celles et ceux qui bifurquent, qui réinventent les luttes, les pratiques, les communautés, les espaces… », incarnés dans la pièce par les personnages de Pauline et Anthony, le couple de parisiens qui débarquent à la campagne. Pourquoi ?
A. C. : Je pense que c'est quelque chose qui suscite pas mal de fantasmes, alors même que beaucoup de gens que je connais qui ont bifurqué se sont heurtés aux murs du réel. Être agriculteur, construire sa maison, faire une rénovation, ça ne s’improvise pas.

Je dirais que c'est une espèce de fantasme à la Thoreau de renoncement pour autre chose. C'est un pas que je n'ai pas fait du tout donc qui me fascine. J’ai aussi beaucoup d’admiration pour les gens qui bifurquent, qui arrêtent, qui renoncent, qui disent non. C’est quelque chose qui m’émeut beaucoup, notamment l'idée de sortir d’un certain confort matériel de salariat. Dans un livre que j’adore de Corinne Morel Darleux, Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce, elle parle du marin Bernard Moitessier, qui participait en 1969 à une course de navigation et qui, au moment d’arriver, alors qu’il était en tête de cette première course en solitaire autour du monde sans assistance extérieure et sans escale, a mis le cap vers le Pacifique pour continuer son périple. Il a dit cette phrase que je trouve très belle : « J’abandonne… Mon instinct me dit que c’est la sagesse. » On croit qu'abandonner c’est une lâcheté et là il nous dit le contraire, que c’est justement ça qui va le rendre courageux, et il renonce.
Renoncer, par contre, ça ne veut pas dire se débarrasser du monde, l’ignorer. Je suis allée rencontrer des gens qui vivaient dans la montagne sans électricité, avec trois panneaux solaires, trois moutons et demi et des bébés. J’ai compris en les voyant que ma place à moi était toujours d'être dans le monde et d'y participer. Mais le fait de savoir qu’il y a des gens aussi radicaux, ça donne de la force !
Aujourd’hui, qu’est-ce qui rend le renoncement si difficile ?
A. C. : La difficulté, c’est que nous vivons dans un monde où rien n’est fait pour que nous renoncions. C’est ce que je raconte dans la pièce quand les personnages disent : « c’est comme si on était à Disneyland et qu’on disait non moi ça va, je n’achète pas les oreilles de Mickey ». Que nous le voulions ou non, nous sommes à Disneyland. Et quand tu es dans Disneyland et que rien n’est fait pour que ça s’arrête, et qu’au contraire tout s'accélère, c’est très difficile. Ça pose beaucoup de questions sur le loisir, le divertissement, ce qui nous fait envie… Dans le cadre des représentations de la pièce, nous avons invité un neuroscientifique assez génial, Albert Moukheiber, qui aborde la question des biais cognitifs qui nous empêchent d’agir face à la crise climatique et il disait que la sobriété ne peut pas faire envie aux gens. Rien que le mot fait peur, on se dit que ça va être austère. Il faut imaginer de nouveaux désirs. Peut-être que la pièce peut répondre à ça ; comment susciter ces nouveaux désirs.
Prochaines représentations de Nous étions la forêt (toutes les infos sur la tournée ici) :
1er avril - Le Salmanazar, Scène de Création et diffusion d’Epernay
3 et 4 avril - Théâtre de la Tête Noire, Saran, Loiret
3 et 4 mai - Le Tangram, Scène Nationale d’Evreux
7 juin - La Manekine, Pont-Sainte-Maxence, Oise (forme hors les murs, en forêt)
Pour acheter le texte de la pièce, par ici.







