Étienne Davodeau : « Si la Loire nous parle, elle le fait par des sensations qu’on éprouve »

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màj en mai 2024

Avec son roman graphique Loire (éditions Futuropolis), publié en 2023, le dessinateur phare Étienne Davodeau explore la relation sensible entre l’être humain et les éléments naturels. Depuis le début du siècle, les questions écologiques jalonnent son œuvre. Entretien.

Pour une fois, Étienne Davodeau n’a pas abordé les questions écologiques avec une approche documentaire. Après Rural ! en 2001, Les Ignorants en 2011 et Le Droit du sol en 2021, son dernier livre, Loire, met en scène des personnages fictifs confrontés à la remise en question de leur rapport aux éléments. À l’invitation mystérieuse d’Agathe, dont ils et elles ont tous·tes été amoureux·ses, les personnages reviennent passer quelques jours en bord de Loire. Mais Agathe est absente. Et c’est par la Loire que passent tous les questionnements. Jamais loin du fleuve royal depuis tout petit, Étienne Davodeau nous explique sa démarche, et revient pour l’occasion sur sa manière d’aborder les enjeux écologiques en bande-dessinée.

Loire s’ouvre avec une séquence marquante : le personnage de Louis, 60 ans, déambule nu sur les rives de la Loire en pleine nuit après s’être fait emporter par le courant du fleuve. Pourquoi avoir choisi cette séquence d’ouverture ?

Étienne Davodeau : Louis revient au bord du fleuve pour la première fois depuis trente ans suite à l’invitation d’une femme qu’il a connu là. Il a ce réflexe de se foutre à poil et de se baigner comme il le faisait jadis. Ça me permet de parler du fait que notre rapport aux éléments naturels passe par les sens. Le fait de se foutre à la flotte nu, de se laisser emporter par le courant plus ou moins volontairement, de devoir marcher toute une nuit nu dans les ronces et dans le sable, c’est une épreuve. Mais c’est aussi une réinitialisation de nos sens qui se coupent assez vite du monde naturel, si on n’y veille pas. La façon dont Louis considérait le fleuve il y a trente ans, c’était un décor.

En quoi le dépassement de cette vision décorative passe par la prise de conscience de notre ancrage à notre lieu de vie ?

E. D. : Il faut reprendre en compte l’ancrage au territoire. Le lieu dans lequel on vit, c’est pas juste un support physique à une existence humaine. C’est un lieu où l’on crée des dégâts, des choses positives aussi, par notre présence, par le fait de consommer. Il s’agit de se reconnecter à un tout très vaste, par l’intermédiaire du lieu dans lequel on vit. Parce qu'on est en interdépendance avec lui, avant de l’être avec la forêt amazonienne ou le pôle Nord.

Dans Loire, vous abordez les débats habituels sur l’écologie par petites touches (avion, éco-terroristes, sécheresse, etc.) alors que la trame du roman graphique s’attarde plutôt sur le rapport sensible aux éléments naturels. Quel est l’intérêt de concilier les deux ?

E. D. : Nos approches doivent être sensibles et politiques, éthiques et militantes. Il ne s’agit pas simplement d'un combat de réglementation, de lois, d'interdiction ; il s'agit de modifier nos rapports avec le monde des vivants non humains. C'est pour ça aussi que je mets en scène un type de soixante balais, pas vraiment penché là-dessus, et qui revient sur un lieu où des gens plus jeunes que lui l’obligent à penser à ça. Ils lui font comprendre que son mode de perception et que son mode de traitement des éléments naturels n’est pas tenable, n’est plus tenable. Il n'a jamais été tenable d’ailleurs.

À travers le point de vue subjectif de Louis et les grandes planches contemplatives de la Loire, vous souhaitez inviter à la remise en question ?

E. D. : Les grandes séquences muettes, ces images panoramiques d’instantanés de Loire, c’est une tentative pour moi de laisser la parole au fleuve. Si ce quelqu’un nous parle, elle le fait par des sensations qu’on éprouve.

Comment l’initiative du Parlement de Loire, qui réfléchit depuis 2019 à doter la Loire d’une existence juridique propre, a contribué à l’écriture de votre BD ?

E.D. : Le livre Le fleuve qui voulait écrire, Les auditions du parlement de Loire de Camille de Toledo (Éditions Les Liens qui Libèrent, 2021), qui compile les travaux du Parlement de Loire, a nourri mon travail sur la question du changement de notre rapport aux éléments naturels. Les témoignages successifs des scientifiques, des gens de Loire, des linguistes, proposent une nouvelle interdépendance avec le fleuve. Le mouvement de la personnalisation juridique des fleuves prend une vraie ampleur à l'échelle mondiale. En Nouvelle-Zélande, le fleuve Whanganui a déjà acquis un statut juridique de cet ordre-là, le Tavignagnu en Corse aussi. C’est quelque chose de très novateur et stimulant. Sur le plan juridique, si ces éléments naturels obtiennent des droits, ça nous oblige, au sens premier du terme, à en tenir vraiment compte.

Est-ce que vous avez toujours considéré la Loire comme un égal ?

E. D. : J'ai grandi au bord du fleuve, mais l’écologie n’avait aucune place dans mon éducation. Ce qui était intéressant à l’époque pour mes parents, c’était le progrès social. Pour moi, la Loire, c’était un décor. On allait y pêcher parce que c'était agréable. On l'utilisait, on le dominait. Les préoccupations écologiques sont arrivées à l’âge adulte. Quand je dessine Rural ! (Éditions Delcourt, 2001), l’histoire de trois jeunes paysans qui remettent en cause la façon dont travaillait la génération précédente, et qui passent leur ferme en bio à la fin des années 90 en Anjou, à l'époque ça faisait bien ricaner les gens. On leur disait que c'était ridicule et que ça ne marcherait jamais.

Quand vous dessinez des luttes sociales ou écologiques, quel est l’objectif derrière ?

E. D. : J’ai un petit pouvoir dans les mains : donner à voir des expériences humaines à quelques milliers de personnes. Par exemple, les gens à Bure qui se mettent en lutte contre un centre d'enfouissement de déchets nucléaires et qui en prennent plein la gueule alors que personne ne sait ce qui s’y passe (Le Droit du sol, 2021, Éditions Futuropolis), je trouve ça assez respectable et digne d’être raconté. Ils sont sous surveillance policière et judiciaire permanente, ils font ça sans y avoir aucun intérêt personnel mais le font au nom de l’intérêt commun.

Comment fiction et documentaire ont des rôles complémentaires à jouer pour amener les questions écologiques dans l’imaginaire collectif culturel ?

E. D. : Loire est un chaînon entre mes livres de fiction et de non-fiction. J’ai supposé, intuitivement, que la fiction allait être plus souple et plus efficace pour raconter ce projet de changement de perception des éléments naturels. Elle permet d'amener le sujet de la personnalisation juridique du fleuve sur la table et de le donner à lire au grand public. En plus, je fais pas mal de débats publics, notamment avec Bruno Marmiroli, qui à la Mission Val de Loire de l'Unesco s'occupe entre autres du Parlement de Loire. C’est l’occasion de parler de tout ça à un grand public pas forcément au courant.

D'un spectre à l'autre de votre œuvre, on parle toujours de la superpuissance de l'être humain. Quel regard portez-vous sur votre œuvre ?

E. D. : Je suis pas encore dans l'étape de bilan. 

Pardon je voulais pas vous envoyer à la retraite.

E. D. : Non, il n'y a pas de problème (rires). Mais quand j'ai publié Rural !, la BD de non-fiction sur les questions écologiques n'existait pas. 20 ans après, les choses ont considérablement changé. Le succès du livre Les Algues Vertes (Éditions Delcourt, 2019) par exemple, de Pierre Vanhove et Inès Léraud, le prouve. Je suis très heureux de voir que la BD rentre dans le débat public, politique, éthique et philosophique, parce qu'elle peut le faire !

On vous voit souvent dans les planches de vos BD, et vous êtes régulièrement acteur de vos histoires. Pourquoi s'impliquer personnellement ?

E. D. : Avoir ce double discours, celui de l’auteur et du personnage, permet d'affirmer en permanence la subjectivité du récit. Même si je suis toujours plus emmerdé de me dessiner moi-même que dessiner quelqu’un d’autre, je n’ai pas trouvé de meilleur système narratif que ça. Passer des mois à piocher dans les vignes avec Richard Leroy (pour Les Ignorants, Éditions Futuropolis, 2011), c'est difficile, mais ça fait partie du processus. J'aime bien cet engagement-là, qui rend d'ailleurs plus légitime à raconter. Dessiner des mecs qui piochent pendant des jours, on peut le faire en les regardant faire. On le fait mieux en l'ayant fait soi-même.

Nicolas Beublet
Mi-journaliste indépendant, mi-journaliste pour Climax, le média qui raconte la révolution climatique. Nicolas se lance dans la profession avec des sujets de prédilection : les territoires ruraux et les questions écologiques. Il collabore également avec l'humoriste Swann Périssé, Binge Audio ou La Tribune.
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