La Nature vue à travers les yeux des I.A.

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màj en mars 2024

Depuis quelques mois, les images générées par des outils dits d’intelligence artificielle tels Midjourney ou Dall-E ont envahi notre quotidien en ligne. Certains s’inquiètent de la prolifération de fakes, d’autres s’émerveillent devant les prouesses de la technologie. Chez Carbo média, on a voulu voir le monde naturel à travers les yeux de ces nouveaux logiciels – avec un petit coup de main des artistes.

Promenons-nous, dans les bois, quand l’IA est bien là

« Une forêt, le matin ». Si vous voulez créer une telle scène, plus besoin de vous lever tôt, appareil photo en bandoulière, ni même de faire une recherche en ligne pour trouver le visuel qui vous convient le mieux. Il suffit de taper ces quatre mots dans un outil de génération d’image, et vous pouvez obtenir…

Image générée avec Bing Image Creator

Une forêt mi-continentale mi-tropicale, traversée par une rivière que survolent des oiseaux. Tout est familier, et pourtant rien vraiment identifiable : au premier plan, voit-on des fougères ou des palmiers ? Les arbres au fond sont-ils des pins ? Un des oiseaux ressemble à un aigle, mais ils ne volent pas en groupe. 

En testant d’autres outils disponibles gratuitement en ligne, vous pourrez également vous étonner de trouver des angles très similaires. Peut-être parce que les logiciels ont été entraînés sur les mêmes bases de données ? Un générateur d’image (ou de texte) s’appuie en effet sur de gigantesques bases de données, qu’il va « remixer » pour créer le visuel demandée. Les générateurs ne vont donc reproduire que ce qu’ils ont déjà vu – tout comme un artiste humain est la somme des son éducation et de ses influences, objectent d'ailleurs les défendeurs de l’IA.

Ceci étant dit, il est un peu injuste de comparer des images aussi « simples », car le point fort des logiciels est la personnalisation infinie, qui passe par l’instruction textuelle donnée au générateur (cette instruction, ou commande, est couramment appelée « prompt »). On ne sait pas quel est le prompt qui a conduit à l’image suivante, partagée en 2023 dans le Midjourney Magazine, mais le résultat obtenu est certainement plus intéressant que nos forêts matinales. Dans le même numéro, on retrouvait un adorable zèbre miniature, qu’on aurait bien du mal à croiser en safari. 

On y distingue cependant une « patine » propre à Midjourney, un des générateurs d’images les plus populaires du moment, qui a tendance à produire des visuels très lumineux et lisses. Interrogé sur le risque d’uniformisation entraîné par ces technologies, le critique d’art Dominique Moulon répond : « Tous les outils formatent, mais plus on les maitrise, plus on échappe à ce formatage. Peut-être que les premiers prompts sont les images de la machine, mais plus on affine, et plus ça devient nos images. »

Gilles Guerraz, consultant et créatif spécialisé en IA générative, abonde : « L'IA permet d'envisager de nouveaux concepts, de nouveaux mondes, dans lesquels la nature et la tech cohabiteraient en harmonie pour les plus optimistes d'entre nous ». Il ajoute tout de même : « les pessimistes pourront imaginer une planète Terre après l'extinction de l'espèce humaine, si elle vient à s'éteindre un jour. »

Créatures chimériques et tech vorace

Dans une démarche plus créative, l’artiste numérique parisienne Anne Horel a expérimenté pendant six mois avec une version bêta de Dall-E 3, générant plus de quarante mille « Créatures » à partir d’une structure de prompt qu’elle modifiait pour obtenir les détails et textures souhaitées : pierres précieuses, végétaux, types d’animaux… « J’ai beaucoup d’affection pour ces créatures, il y a quelque chose de déroutant dans leur regard, à la fois familier et complètement étranger. Ça pourrait être nous, une autre espèce, des aliens… ».

Anne Horel, Indigo libellue, 2023

Moins exubérante dans la forme, l'artiste visuelle argentine Sofia Crespo utilise l’IA pour générer des « insectes digitaux », des « méduses qui n’existent pas », ou des espèces « à l’existence critique ». Pour ce dernier projet, l’artiste a collaboré avec la division IA de Meta (maison mère de Facebook). S’appuyant sur une base de données publique représentant 10 000 espèces (sur les 8.3 millions actuellement recensées), elle a généré des images d’espèces en risque d’extinction. En fonction des représentations disponibles en ligne, l’IA a pu produire des « portraits » plus ou moins fidèles, soulignant les carences du monde digital. L’artiste se veut cependant positive : « nous pouvons tous créer et contribuer à la fois physiquement et numériquement pour créer de nouvelles boucles de rétroaction afin d’intégrer les espèces menacées dans notre vie quotidienne, et qui sait, trouver des moyens de les protéger ? ». 

Sofia Crespo, Gobio hettitorum, 2021

Les « Créatures » d’Anne Horel sont, elles, une espèce tout à fait éteinte (au moins sous cette forme) : le logiciel n’existant plus, il n’est plus possible de générer d’autres images pour la série. « Cela pose la question de la mémoire digitale, à une époque où l'on dépend de la machine pour sauvegarder une partie de notre mémoire. Ces outils, et notamment les réseaux sociaux (où Anne Horel diffuse de nombreuses œuvres, ndlr) sont devenus une extension de nous-mêmes, et s’ils disparaissent, c’est une part de mémoire confiée au digital qui disparaîtrait. »

Est-ce cette prédation discrète de la tech que l’artiste Matt Collishaw a voulu mettre en scène dans sa série « Alluvion » ? Inspirée des natures mortes hollandaises du 17e siècle, les images générées par IA puis peintes sur bois semblent à première vue représenter de magnifiques bouquets. Mais si l'on y regarde de plus près, les fleurs sont composées d’insectes. Il s’agit d’une technique que les fleurs utilisent réellement, afin d’attirer les insectes qui les pollinisent. Mais ici, peut-être que nous sommes les insectes que la machine veut attirer… pour continuer à se reproduire. 

Mat Collishaw,  All Fathomless Others, 2023

La nature, c’est le corps 

L’art s’appuyant sur la technologie n’est pas exclusivement digital. Liat Grayver utilise des technologies robotiques dans le processus de peinture. « Les outils définissent le contenu de notre travail, et quand je me suis rendu compte que je passais 40% de mon temps sur mon ordinateur, à collecter et comparer des images, j’ai voulu trouver une façon incarnée d’intégrer la technologie numérique à mes créations. »

Liat Grayver, Synaesthetic Strokes, 2023

Dans Synaesthetic Strokes, un bras robotique tente d’imiter les coups de pinceau de l’artiste, et d’ajouter les siennes, à travers des systèmes d'apprentissage artificiels qui s'inspirent de la structure et de la fonctionnalité des réseaux neuronaux biologiques. Liat Grayver peint ensuite au-dessus des lignes générées par la machine, créant une œuvre à… plusieurs mains.

« Pour moi, la nature réside dans notre interaction avec le monde qui nous entoure. Il y a une connaissance inouïe, instinctive, au bout de nos doigts, que l’ordinateur a énormément de mal à analyser et reproduire. Ce qui m’intéresse, c’est moins le résultat que ce processus d’interaction », conclut l’artiste.

Des générateurs d’images aux bras robotisés, l’intelligence artificielle n’est pas un champ unifié, et de nombreuses technologies coexistent sous cette appellation. C’est aussi un secteur qui fonctionne par phases, et qui après des périodes d’intense développement, peut vivre des ralentissements pour cause de manque de financement (ou promesses non tenues). Il est intéressant de constater qu’on passe par des métaphores issues du monde naturel pour les définir : AI Winter (Hiver) et AI Spring (Printemps, le stade dans lequel on se trouverait depuis 2020).

Et l’écologie, dans tout ça ? 

Impossible de parler des liens entre intelligence artificielle et nature sans parler de l’impact de la première sur la seconde. Les modèles génératifs les plus performants sont très gourmands en ressources : ils s’appuient sur des data center dits « hyperscale », qui reposent sur des processeurs voraces en énergie. Or l’industrie des data centers est responsable de 2-3% des émissions à effets de serre, tandis que le volume de données double tous les deux ans. Des recherches sont en cours pour rendre les modèles moins gourmands, mais à ce stade, il ne s’agit que de promesses – et rien ne garantit que les gains en productivité compenseront l’explosion de l’utilisation des outils.

On retombe alors sur le vieux débat des effets positifs ou négatifs de la technique ; cette dernière n'étant en réalité ni bonne ni mauvaise en soi, tout dépend de l’usage que l’on en fait (selon le concept grec du pharmakon, qui désigne à la fois le poison et le remède). Et l’IA générative au service de l’art n’est qu’une goutte dans un océan d’applications, des plus sombres (la surveillance faciale généralisée) aux plus vertueuses (l’IA pour détecter la pollution plastique maritime). Il faudra toutefois s’assurer que ladite IA for Good (et pourquoi pas les artistes avec elle) ne soit pas l’arbre qui cache la forêt… 

Image à la Une : capture d'écran du site de l'artiste Anne Horel

Renée Zachariou
Renée est autrice et plume freelance. Elle écrit sur la technologie, les esprits et la nature.
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