Attribuer un prix au carbone, solution ou impasse ?

Margaux Achite-Henni
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Augustine Dabout Agreenculture carbo
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Le concept du prix carbone est apparu au Sommet de la Terre de Rio de Janeiro, en 1992.  Mais que signifie le “prix carbone” et est-ce une solution viable pour contrer les effets du changement climatique ? Justement, nous allons vous expliquer les fonctionnements du prix carbone, par nation et en entreprise, pour pouvoir répondre à cette question.

Qu’est-ce que le prix carbone ?

Explication du concept de prix carbone

Le prix carbone est une tarification du carbone émis par une entité (un état, une  entreprise, un agent économique). Il permet d’intégrer dans le coût du marché les émissions de gaz à effets de serre et ainsi de lutter contre le réchauffement climatique. Le prix carbone intègre donc les externalités négatives environnementales dans le système financier. Le prix du carbone peut s’utiliser dans des pays, des villes et des entreprises. L’objectif est d’influencer ces agents vers des solutions à teneur en carbone faible.

« Donner un prix au carbone contribue à faire peser le poids des dommages découlant des émissions de gaz à effet de serre sur ceux qui en sont responsables et qui sont en mesure de les faire baisser » explique la Banque Mondiale.

Il y a deux façons de tarifer le prix carbone. 

Le marché du carbone et ses droits d’émissions

La première façon de fixer le prix du carbone est par l’échange de droits d'émissions. C’est-à-dire, un marché du carbone avec des quotas carbone. Il s’agit du même système que pour des titres financiers. Les émetteurs qui épargnent des « unités d’émissions » peuvent les vendre à ceux qui dépassent leurs objectifs d’émissions. Ils peuvent aussi les garder pour plus tard. L’unité d’échange est la tonne de carbone. La transaction s’effectue soit du vendeur à l’acheteur, soit sur une place de marché dédiée.

L’avantage c’est que le marché du carbone réduit la quantité d’émissions carbone. Un prix de marché est établi. Chaque marché a son propre prix carbone, prix carbone qui dépend du contexte du marché du carbone. Une autorité publique (par exemple : l’UE, ou un État), choisit un plafond pour pouvoir respecter un certain budget et une avancée écologique. À chaque fois que l’autorité publique change le plafond, elle l’abaisse, pour continuer à réduire les émissions de cet acteur. Les émetteurs rendent à cette autorité publique un volume de quotas équivalent à leur volume d'émissions sur la période. Les émetteurs qui n’ont pas respecté les limites imposées, doivent acheter des quotas d’émissions, voire payer une amende. Le principe pollueur-payeur, c’est-à-dire payer le coût de ses conséquences sur l’environnement, doit inciter les émetteurs à réduire leurs émissions.

L’inconvénient de cette méthode est que des entreprises peuvent vendre leur partie non utilisée à des entreprises émettrices d’une grosse quantité de gaz à effet de serre, qui ne se remettent donc pas en cause.

Le marché carbone se base sur trois piliers, pour assurer sa transparence :
  • conformité des installation et émissions inscrites dans un registre comptable
  • le système de mesure de rapportage et de vérification assez puissant et fiable, pour vérifier l’exactitude des données
  • pénalités pour ceux qui ne respectent pas les règles, l’intégrité environnementale et le mécanisme du marché

Actuellement il y a 21 marchés du carbone mis en place dans le monde et 24 autres seraient en cours de création, d’après International Carbon Action Partnership.

La taxe carbone

La seconde façon de tarifer le prix du carbone est la taxe carbone. Il s’agit d’une taxe environnementale qui agit pour réduire le forçage radiatif provoqué par les gaz à effet de serre et le dioxyde de carbone. La taxe carbone concerne les énergies fossiles. Elle entraîne une augmentation du  prix de produits finaux, dont la production et l’utilisation émettent trop gaz à effet de serre. La taxe carbone a comme objectif d’orienter les achats et les investissements  polluants vers des actifs plus responsables. Le taux d’imposition des émissions ou de la teneur en carbone des combustibles établit le prix carbone, qui sera donc prédéfini. Souvent la taxe carbone devient de plus en plus dure avec le temps pour inciter les pays à transiter.

Comment se fixe le prix du carbone ?

L’entité publique (par exemple : l’UE, ou un État) qui choisit le plafond des quotas va orienter le prix du carbone. Plus il y a de quotas en distribution, moins les émetteurs ont besoin de réduire leurs émissions, ou d’acheter des quotas. Le prix carbone dépend de la quantité des quotas et du choix de l’entité publique. L’ambition de cette entité est donc un enjeu majeur du prix carbone. La croissance, les innovations technologiques, la température (plus il fait froid plus les besoins en énergies fossiles sont forts) et le prix des énergies influencent aussi le prix carbone.

Prix carbone, secteurs et évolution

Marché du carbone et évolution du prix carbone des pays

40 pays dans le monde utilisent actuellement le prix carbone et ses marchés du carbone.

Depuis les accords de Marrakech, de 2001, les pays industrialisés financent des activités de réduction d’émissions dans les pays en développement. Les pays industrialisés bénéficient alors de crédits carbone. Cela s’appelle le Mécanisme de Développement Propre.

Marché du carbone de l’Union Européenne

Fonctionnement du marché du carbone de l’Union Européenne

L’Union Européenne est l’un des précurseurs du marché carbone. Elle s’est lancée le 1er janvier 2005. Ce marché du carbone permettait de ne pas imposer une taxe sur les émissions carbone.

Des quotas sont distribués gratuitement aux industriels, pour permettre aux industries de ne pas se délocaliser à cause du prix carbone.

11000 centrales électriques sont impliquées dans ce marché du carbone.

Évolution du marché du carbone de l’Union Européenne

Le marché du carbone de l’Union Européenne avait bien commencé. En effet, la croissance du prix carbone était rapide et plus le prix augmente plus le marché du carbone est efficace pour l’environnement.

Cependant, le marché a décliné avec la crise économique de 2008. Cela s’explique par 3 raisons.

La première étant que les acteurs pouvaient se procurer facilement des quotas carbone. En effet, les prix par tonne carbone étaient en dessous de 5 à 7 euros jusqu’en 2012, ils étaient trop faibles. Il faudrait un prix carbone d’au moins 30 euros (consensus d’analystes) pour que le marché du carbone ait un véritable impact écologique positif. Car un prix carbone à partir de 30 euros commence à influencer les comportements des industriels. Avec un prix carbone plus faible, les spécialistes remarquent qu’il n’y a pas d’impact ou de changements d’habitudes. En 2014, il aurait fallu supprimer 2 milliards de quotas, qui étaient en surplus, pour que le marché carbone soit efficace. Le prix du carbone était trop faible et donc il y avait trop de quotas, plus il y avait de quotas plus les prix diminuaient, ça devenait un cercle vicieux de l’offre et de la demande.

La deuxième raison est que les émissions de gaz à effet de serre ont continué à augmenter. L’échec de l’impact de ce marché carbone vient aussi du fait que tous les secteurs ne sont pas concernés. Par exemple, l'aviation et les transports maritimes ne faisaient pas partie des quotas. 

Pour la troisième raison, il y a eu des fraudes à la TVA, des installations fermées qui gardaient les allocations, des vols de quotas et des détournements qui n’ont pas amélioré la situation.

La suite

En 2018, le prix carbone augmentait de 310% d’après la rapport de think tank Carbon Tracker. La cause est la mise en service de la réserve de stabilité du marché pour 2019. 

En 2020, le prix des quotas progresse de 37%. Puis début 2021 il augmentait encore, avec une hausse de 15%. Une tonne de CO2 vaut 47 euros actuellement, obligeant certains pays européens (par exemple : Italie, Pays-Bas, Allemagne, Espagne) à utiliser moins de charbon. Ce prix est un record, dû aux flux financiers, aux spéculations et aux objectifs de l’Union Européenne.

prix carbone europe

Marché du carbone de la Chine

🖐 La Chine est le premier pays émetteur de gaz à effet de serre au monde.

Tout d’abord, la Chine avait mis en place des marchés carbone locaux, pour tester leur efficacité.

En 2021, la Chine lance un marché carbone national, qui prend exemple sur le système de l’Union Européenne. La seule différence avec le système européen, c’est qu’il n’y a pas de plafond. Mais il y a un facteur d’intensité carbone produite qui est de 0,877 tonne de CO2 pour 1 MWh à ne pas dépasser. Ce facteur est un peu trop souple d’après les experts. Le prix du carbone chinois est de 5,20 euros. Il pourrait être de 20,50 euros en 2030. Ce marché est le plus grand marché carbone au monde. En effet, il couvre 4,5 milliards de tonnes d'émissions de CO2 par an, donc 40% d’émissions chinoises. Il concerne 2225 installations, comme des centrales à charbon par exemple. En 2022, il concernera les acteurs du ciment et de l’aluminium, puis l’acier en 2025.

Marché du carbone des États-Unis

Aux États-Unis il y a deux marchés du carbone

11 états aux États-Unis ont un marché du carbone commun. Il s’agit du Maryland, du Massachusetts, du Rhode Island, de l’État de Virginie, du Connecticut, du Delaware, du Maine, du New Hampshire, du New Jersey, de l’État de New York et du Vermont.

Le deuxième marché du carbone se fait entre la Californie et le Québec, depuis 2014.

Le prix carbone au sein des entreprises

Actuellement 1400 entreprises utilisent le prix carbone dans le monde. Contre 175 entreprises en 2017. La majorité de ces entreprises se situent dans des pays qui ont mis en place des marchés carbone. Le fait d’avoir un système déjà établi simplifie leurs investissements. Le monde industriel préfère le marché du carbone à la taxe carbone. D’autant plus que la Banque mondiale incite fortement les entreprises à soutenir les tarification du carbone. La Banque mondiale est en train d’établir un procédé pour aider les entreprises à connaître les coûts, les bénéfices et les impacts de leurs marchés carbone.  Entre les entreprises c’est un peu une bataille : les dirigeants souhaitent un cadre juste, stable, clair, mais toujours à travers le prisme de leurs propres intérêts économiques, ce qui entraîne des désaccords.

🖐 En France, en 2021, le prix carbone moyen d’une entreprise est de 60 euros par tonne de CO2, d’après l’Institut Montaigne.

prix carbone

Différents systèmes d’attribution du prix du carbone :

Les entreprises qui se cherchent encore

Certaines entreprises, comme Saint-Gobain, Carrefour et Engie, ne sont pas encore sûres de leur méthode. Elles se cherchent encore. Ces entreprises vont définir, par périodes, différents prix carbone pour leurs marchés. L’objectif est de pouvoir trouver le prix carbone adapté à leurs entreprises. Le prix carbone est parfois dur à choisir pour une entreprise internationale, car il dépend de différentes zones géographiques qui peuvent la concerner et toutes ces zones n'ont pas forcément les mêmes règles, besoins, capacités et envies.

Justement, l’ancien président d’Engie témoignait :

« Si nous ne faisons rien, c’est une facture que nous léguerons aux générations futures : le coût du changement climatique est estimé jusqu’à 450 milliards d’euros par an en 2050, selon l’ONU » 

et ajoutait

« Les entreprises ont besoin de visibilité et d’un accord cohérent de long terme pour définir leurs priorités. Mais il leur faut également des signaux de prix clairs pour orienter leur choix en faveur des solutions bas carbone. Ce signal, c’est une généralisation des prix du carbone, c’est-à-dire du prix à payer pour couvrir l’impact sur l’environnement des émissions de gaz à effet de serre.»

Le prix directeur

Enfin, il y a des entreprises, par exemple Veolia, qui déterminent une valeur monétaire des émissions de gaz à effet de serre. Cette valeur se nomme le "prix directeur”. Ce prix permet d’adapter ses choix d’investissements et de comprendre ses retours sur investissements. Ce prix veut décourager les gros émetteurs.

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Un exemple frappant de divergence méthodologique : Kering contre LVMH

Kering est un groupe de luxe français qui rassemble des marques telles que Yves Saint Laurent, Boucheron ou Balenciaga. LVMH est un groupe qui rassemble 75 marques avec, par exemple, Kenzo, Christian Dior ou Louis Vuitton... Ces deux géants du luxe, ont chacun leur vision pour diminuer les émissions de gaz à effets de serre de leurs activités.

Kering finance des actions, comme la plantation d’arbres par exemple, pour compenser leur taux d’émissions. Mais LVMH n’est pas de cet avis. «La compensation est une solution de facilité qui ne pousse pas à faire des efforts, d’autant que le prix de la tonne demeure très bas. Et, à moyen terme, ça n’est pas très efficace selon les scientifiques. Les arbres plantés quand il fait chaud émettent plus de GES qu’ils n’en captent» disait l’ancienne directrice du groupe LVMH. C’est pourquoi LVMH a mis en place une taxe qui s’applique en interne. Le prix carbone de la tonne de CO2 est fixé à 30 euros.

Cependant, Kering fut élu vainqueur de leur bataille, suite à l'intérêt médiatique qu’elle a suscité. En effet, des agences de notation de performance RSE ont attribué la note de 64/100 pour Kering contre 53/100 pour LVMH.  Kering se place 2ème entreprise du classement européen, LVMH 4ème, à partir des données de l’agence Vigeo Eiris.

Le directeur des méthodes de Vigeo Eiris réagit justement sur ce sujet : «Kering démontre des engagements de responsabilité sociale particulièrement avancés en matière de protection de l’environnement, de respect des droits de l’homme et de respect de l’éthique des affaires»

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Quel futur pour le prix carbone ?

En 2020, les taxes et les marchés carbone, à échelle mondiale, génèrent 56,8 milliards de dollars. Cependant, si on considère que 450 milliards de dollars subventionnent chaque année les énergies fossiles, on constate que les Etats et les entreprises ne sont pas au bout de leurs efforts en matière de lutte contre changement climatique.

Ne pas oublier nos émissions passées

L’une des solutions serait que les pays subventionnent les entreprises qui fournissent des émissions négatives. Les émissions négatives sont le stockage de dioxyde de carbone hors de l’atmosphère. Les émissions négatives sont une solution possible pour lutter contre le changement climatique. Sans les émissions négatives, les prix carbones actuels ne permettent pas de faire disparaître les émissions passées, qui se concentrent depuis longtemps dans l’atmosphère. Le prix carbone permet de réduire les émissions, mais seulement celles qui pourraient être émises dans le futur. Il y a une stagnation en termes de taux d'émissions. Le coût de production d’émissions négatives est de 150 à 165 USD par tonne de CO2. Il faut aller au-delà de 165 USD pour que les entreprises qui fournissent des émissions négatives deviennent attractives. Ou bien il faut faire confiance à la technologie qui avec du travail et du temps réduira certainement les coûts de production.

Etablir un Prix du carbone mondial et unique

Autre solution, proposée dans l’une des tribunes du Monde, consiste à organiser un marché carbone mondial, avec une organisation à part pour réguler les échanges et établir un prix carbone unique pour tout le monde. Les permis d’émissions seraient vendus en enchères, sous la responsabilité de l’organisation, ou bien en simple échange avec l’organisation. Les États non signataires et ceux trop émetteurs seraient sanctionnés. Le fait d’avoir un prix unique permettrait d’éviter la fuite carbone, c’est-à-dire, les entreprises qui investissent dans les endroits où le prix du carbone est plus faible, au lieu d’investir dans leur pays d’origine.

Prix carbone

Encadrer le prix du carbone 

Le rapport “Mobiliser les financements pour le climat” de Pascal Canfin et Alain Grandjean, proposait de mettre un cadre au prix carbone. Selon le rapport, le prix carbone minimum obligatoire devrait être de 15 dollars, pour tout le monde. Mais il faudrait établir un prix cible (comme un objectif) de 60 dollars. Cela permet d'être à la fois souple et d'avoir quand même un impact sur l’environnement.

L’avis de la COP26

Le sujet du marché du carbone est mis de côté depuis six ans, par sa complexité. En effet l’Accord de Paris évoquait la mise en place d’un marché du carbone international. Cependant ce thème fut tout de même à l’ordre du jour de la COP 26, malgré les nombreuses divergences entre les différents acteurs. 

En opposition à l’Union Européenne et aux États-Unis, les pays en développement demandent à avoir une part des échanges des marchés carbone, pour faire face aux conséquences du changement climatique. D’autres pays, par exemple l’Inde et le Brésil, veulent reprendre les crédits accumulés sous le protocole de Kyoto.

Face à ces oppositions, les signataires de la COP 26 estiment qu’il vaut mieux s'accorder plutôt que de mettre en place un accord diminué qui ne servirait à rien.

“Reporter une décision plutôt que d’accepter des règles qui ne répondraient pas à ces normes et pourraient compromettre la réduction collective des émissions" nous disait Lola Vallejo, directrice du programme climat de l’Iddri.

Même si l’idée d’un marché unique est reporté, les nations se sont accordées pour éviter le double-comptage. C’est-à-dire que certains pays comptaient deux fois une seule réduction d'émissions, une fois pour le vendeur et une fois pour l’acheteur.


Pour conclure

Une chose est sûre,  plus le prix carbone fixé est élevé, plus l’impact sur l'environnement est grand car cela contraint les acteurs économiques à prendre en compte des émissions de CO2 dans le choix de leurs activités. Cependant, la challenge réside dans la pluralité des marchés carbone qui ne sont pas soumis aux mêmes règles et dans lesquels, Etats et entreprises peinent à se retrouver. Il est donc important d’harmoniser le prix du carbone pour voir s’enclencher une véritable transition. De plus,  le prix carbone ne suffira pas à lui seul à réduire nos émissions, même à prix fort. Déjà parce qu’il faut non seulement réduire nos émissions actuelles mais aussi réduire les émissions passées. Alors nous devons mettre tout en œuvre pour y arriver, go, go, go !

Margaux Achite-Henni
Content Manager chez Carbo
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