Gilles Perret : « Chez les paysans, il n'y a pas que des bourrins qui ne s'occupent pas de la planète »

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màj en mars 2024

Dans La Ferme des Bertrand (sorti en salles le 31 janvier), le réalisateur Gilles Perret et sa compagne Marion Richoux mettent en images 50 années de vie d’une exploitation laitière de Quincy, en Haute-Savoie. De quoi voir évoluer deux générations d’exploitants différentes avec une toile de fond : la mécanisation. Interview.

Depuis son hameau d’origine, le réalisateur Gilles Perret (La Sociale, Debout les femmes…) nous présente la famille des Bertrand, qui produit du lait pour l’AOP Reblochon. En 1972 d’abord, avec les trois oncles à la tête de la ferme (André, Joseph et Jean) soumis à tous les sacrifices. Puis en 1997, alors que leur neveu Patrick et sa femme Hélène s’apprêtent à reprendre le flambeau. Et enfin en 2023, lorsqu’Hélène part à la retraite, remplacée par un robot de traite, laissant son fils Marc et son gendre Alex comme gérants. C’est bien là toute la question du film : les robots ont-ils leur place dans l’agriculture ? Font-ils plus de bien que de mal ? Épineuse question écolo… Alors que son film est encore à l’affiche jusqu’à la fin du mois, le réalisateur nous précise sa démarche de réalisateur : casser les préjugés en racontant des vies ordinaires.

Votre documentaire est sorti dans un contexte social tendu pour l’agriculture française, notamment sur la question des revenus. Sachant que le film décrit une exploitation qui s’en sort bien financièrement, quel type de sollicitations supplémentaires l’actualité vous a-t-elle apporté ?

Gilles Perret : Déjà, le contexte nous a permis d'aller dans des médias grand public pour parler du film à travers la crise. Et mon propos selon lequel ces paysans vivent bien justement parce qu'il y a beaucoup de normes – alors qu’on entendait partout qu'il fallait moins de règles, notamment environnementales – ça a fait boule de neige, et je me suis retrouvé pas mal sollicité. Après, il faut savoir rester à sa place. Je viens présenter un film, pas être le représentant de je-ne-sais-quoi.

Le cadre du film est exceptionnel : le lien avec la nature est omniprésent, et les protagonistes que vous filmez sont très attentifs à sa préservation. En quoi était-il important de rester fidèle à cette fibre-là ?

G. P. : J’ai moi-même baigné là-dedans, j’ai jamais bougé de ce hameau et j’ai grandi avec l’idée qu'on ne fait pas n'importe quoi, parce qu'il y a des gens après nous. Eux ne se définissent pas écolos au titre de l'étiquette EELV, mais leur façon de travailler et le cahier des charges restrictif de Reblochon (pas d’aliments non naturels, minimum 150 jours de pâturage par an, ndlr) font que, globalement, notre hameau bénéficie d’une agriculture qui donne un paysage bien entretenu et protégé, on va dire. Ce sont des écologistes qui n’en revendiquent l'appellation, quoi.

Vous êtes un réalisateur engagé sur les questions sociales, et ce film rappelle que la dimension sociale est directement liée à la dimension économique : pour s’en sortir dans le capitalisme, suivre le progrès technique est nécessaire ?

G. P. : On voit qu'ils sont dans une économie et qu'il faut produire pour s'en sortir. Mais le film bouscule aussi l'idée écolo selon laquelle la technique serait forcément incompatible avec l'environnement. J'aime faire des films où ça discute. Dans leur cas, ils ont surtout un cahier des charges qui fait que le lait leur est payé deux fois plus cher que le lait de plaine. Et grâce à ces règles contraignantes, ils vivent dignement de leur salaire. Certes, c'est hyper mécanisé, mais ils ne sont pas surendettés, ils se payent plutôt bien. C’est une autre réalité que celle de 80 % des agriculteurs, mais ça montre qu'il y a moyen de vivre correctement de son travail dans ce métier-là, et sans faire n'importe quoi. Et puis, ce n'est pas à moi de donner mon avis sur les robots parce que ce n'est pas moi qui trais matin et soir, tous les jours de l'année. En plus ici, la technique allège directement les travailleurs, car ils sont propriétaires de leur outil de travail et de la maîtrise de leur emploi du temps.

Écologie et justice sociale vont de pair, ça le prouve une fois de plus ? Est-ce que les préoccupations environnementales sont rendues possibles par le fait de gagner sa vie ?

G. P. : Je pense que ça y contribue... S'ils étaient pris à la gorge et qu'il fallait vivre, ça voudrait dire qu'il faut agrandir l'exploitation, avec plus de vaches, plus de lait, et tout ça se ferait au détriment de l'entretien de la nature. Mais une chose est sûre : sans l'appellation, il n’y aurait plus un paysan dans la montagne. Ça va de soi : quand vous voyez le matériel qu'il faut pour travailler dans les pentes, la contrainte de l'hiver... La montagne quoi. Sans les aides et l'appellation, ils ne pourraient pas être concurrentiels avec du lait polonais ou allemand. Après, dans leur modèle de modernisation, il y a Hélène qui part et qui n'est pas remplacée. Le problème reste, mais je ne suis pas sûr qu’ils puissent avoir réponse à tout. 

Le capitalisme n'est jamais loin quand-même...

G. P. : Non non non, on est dedans à fond. Mais bon, face à la tendance du « moins de contraintes » depuis 40 ans, qu’on commence à payer cher, là au moins il y a un îlot de contraintes qui n'est pas pour me déplaire.

André, du haut de son grand âge, envoie une pique caricaturale aux écolos : « Ils aimeraient mieux les petits laboratoires qu’on avait chez nous dans le temps, où on faisait tout à la main. » Est-ce que votre film peut aider à atténuer les visions caricaturales que les uns font porter aux autres ?

G. P. : J'espère redonner un peu de visibilité et de dignité à ces gens. Des jeunes comme Marc et Alex (les exploitants actuels, ndlr), lorsqu’ils entendent dire que les agriculteurs sont des pollueurs, ça les tend. Il y a mille agricultures différentes, et être rangé au même rang que les céréaliers de la Beauce, ils ont un peu les boules. C'est la méconnaissance qui fait ça. Mais en même temps, on voit bien de quels écolos parle André. Et je me marre de mettre cette séquence dans le film parce qu’André, je pense que son bilan carbone... il a jamais bougé de chez lui quoi, il n'est jamais allé au supermarché de sa vie. Globalement, à part la lessive, c'est quelqu'un qui a un rayon d'action de 20 mètres. Donc c'est le plus gros écolo en fait.

Comment le genre documentaire peut-il faire avancer le débat public sur les questions écologiques ?

G. P. : En montrant les choses telles qu'elles sont, pas en les idéalisant. Il y a eu un grand nombre de films qui ont été faits sur des expériences de retour à la terre, de bio... C'est du travail de niche quand on regarde le pourcentage que ça représente au niveau de la production agricole française. Mon but c’est de faire voir les choses et que les gens se comprennent mieux, se parlent mieux. C'est pour ça qu'on fait pas mal de débats. Il y a quand même une méconnaissance de ce qu'est l'agriculture aujourd'hui, dans le niveau de compétences et de connaissances qu'il faut. C'est pas rien de mener des fermes comme ça aujourd'hui, et je suis content que le documentaire permette de montrer ça correctement. On voit que t'es obligé de te questionner sur les sols, sur la technique, la qualité du lait, ce qu'il y a dedans...

Vous aimez raconter des histoires ordinaires par l’image. Pourquoi est-ce important d’amener l’agriculture dans les salles obscures ? 

G. P. : Si vous regardez tous mes films, j'ai quand même l'intention de faire voir ceux qu'on ne voit pas forcément beaucoup, tels qu'ils sont et pas comme on les imagine. Montrer qu'il n'y a pas que des idiots chez les ouvriers qui votent Front national. Et chez les paysans, montrer qu’il n'y a pas que des bourrins qui ne s'occupent pas de la planète. Je viens du milieu ouvrier et paysan, et j'ai envie aussi de lui redonner de la visibilité et de la dignité. Après, je suis conscient aussi que pour faire des films il faut des personnages. Et là on a quand même des personnages qui sont super forts. Moi je vais pas faire des films à message s'il n'y a pas des personnages, s'il n'y a pas du cinéma, quoi. C'est pas avec des leçons de vie qu'on embarque les spectateurs. Je préfère que ça passe par les gens, toujours. Que ce soit eux qui nous emmènent dans leur univers pour faire du cinéma. Que les gens pleurent, rient, soient embarqués dans un truc, pas un cours magistral.

Vous pensez à un film en particulier ?

G. P. : Une fois, on m'a proposé, il y a 15 ans en arrière, de faire un film sur le réchauffement climatique dans les Alpes (il souffle, ndlr). Oui, il y a plus de neige et moi je suis en plein dedans. Mais un dossier comme ça, je sais pas faire. À partir du moment où j'ai trouvé deux personnes qui avaient les pieds dedans, qui voyaient la neige qui partait... c’était différent (et ça donne le film Ça chauffe sur les Alpes, ndlr). Là, tu passes par l'humain et tu peux développer à partir d'une expérience pour parler des gros problèmes.

Nicolas Beublet
Mi-journaliste indépendant, mi-journaliste pour Climax, le média qui raconte la révolution climatique. Nicolas se lance dans la profession avec des sujets de prédilection : les territoires ruraux et les questions écologiques. Il collabore également avec l'humoriste Swann Périssé, Binge Audio ou La Tribune.
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