« Notre vie est ici » : voyage aux Îles Marshall, entre crise climatique & nucléaire

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màj en avril 2024

Entre performance artistique et recherche scientifique, Notre vie est ici (The Kõmij Mour Ijin / Our Life Is Here, en VO) est un voyage initiatique aux îles Marshall, en Océanie. L’objectif : raconter la manière dont les habitants de ces îles du Pacifique, malmenés par le colonialisme, les essais nucléaires et le changement climatique, naviguent à travers ces tragédies. 

« J’aimerais souligner qu’il y a encore de nombreux endroits aux Îles Marshall qui sont pollués par les radiations. Les impacts sont toujours visibles et ressentis dans d’autres îles. » Susan Jeita est une maître-tresseuse marshallaise, originaire de l’île de Mejit. Le 1er mars dernier, à l’occasion du 70ème « anniversaire » de l’essai Bravo, et jour de commémoration des victimes de la bombe atomique, l’artiste a dévoilé son œuvre lors de la première exposition du projet artistique et scientifique Notre vie est ici : Kõmij Mour Ijin. Suivant les méthodes ancestrales de tressage, l’aînée a confectionné un couvre-lit et deux taies d’oreillers en matière végétale. « Je souhaite l’offrir aux victimes des essais nucléaires pour qu’ils se reposent et pour que l’on puisse réfléchir à leurs effets… », souligne l’artiste, interrogée dans sa langue natale quelques jours après l’exposition.

De la bombe atomique...

Aux Îles Marshall, les États-Unis d’Amérique ont effectué 67 essais nucléaires entre 1946 et 1958 sur les atolls de Bikini et Enewetak, dont un engin 1 100 fois plus grand que la bombe atomique d’Hiroshima. En 1954, la bombe à hydrogène Castle Bravo est testée à Bikini. « L’essai Bravo a causé le pire désastre radiologique de l’histoire des essais des États-Unis d'Amérique. Des citoyens locaux des Îles Marshall, des soldats de l’armée américaine postés sur l’atoll Rongerik, et le Lucky Dragon, un chalutier japonais, ont été contaminés par les retombées », explique le site des Nations Unies. Cette catastrophe entraîne l’interdiction des essais d’armes atomiques par le Traité sur l’interdiction partielle des essais nucléaires huit ans plus tard, en 1963. Les États-Unis d’Amérique, l’Union soviétique, le Royaume-Uni signent ce Traité mais la France et la Chine s’y refusent. 

Premier test de la Bombe H le 1er novembre 1952 sur l'atoll de Enewetak. – Wikimedia Commons

... à la bombe climatique 

« Le colonialisme a altéré notre mode de vie et nos traditions. Aujourd’hui, ces modifications viennent des impacts du changement climatique, remarque Susan Jeita. Je constate qu’il y a de plus longues sécheresses, des précipitations erratiques, une élévation du niveau de la mer… Les ressources dont j’ai besoin en tant que tresseuse sont de plus en plus affectées. » 

Dans un rapport de 2012 des Nations Unies, l’enquêteur indépendant Calin Georgescu revient sur l’impact des essais nucléaires sur l’environnement et les modes de vie traditionnels, de plus de 3000 ans, des Marshallais. Il insiste sur la nécessité de préparer l’avenir, notamment « pour faire face aux défis croissants du changement climatique dans les circonstances spécifiques des Îles Marshall. »

Les Îles Marshall sont situées dans l’océan Pacifique et ses 28 atolls coralliens (composés de plusieurs îles) sont aujourd’hui menacés par la montée du niveau de la mer. Une nouvelle perspective d’exil forcé pour les Marshallais. Une étude de la Banque Mondiale en 2021 a mis en exergue les risques d’inondation pour la seule capitale de la République des îles Marshall, Marjuro, en raison du changement climatique. 

Une expédition artistique pour « absorber » la charge émotionnelle de l'atoll

Après avoir plongé dans les eaux cristallines des Îles Marshall, le photographe américain Michael Light a été submergé par l’héritage du colonialisme et des essais d’armes nucléaires, auxquels se conjuguent les effets du changement climatique. « Les Marshallais sont heureux de partager leurs histoires et que les gens la racontent… Car, c’est l’histoire d’une injustice incroyable, d’une grande dévastation et d’abus… », souffle le photographe. 

© Michael Light

Entre 2003 et 2006, l’artiste se rend à plusieurs reprises dans cet État micronisien et notamment sur l’atoll de Bikini, où il est très difficile, pour ne pas dire impossible, de se rendre. « Il y a les fantômes des habitants de Bikini poussés à l'exil et ceux des marins. Il y a ce lourd symbole avec le trou géant, le cratère Bravo. Et, maintenant, vous êtes sur Bikini sans trop de danger, mais vous ne pouvez pas boire l’eau, manger les cocos et rien ne peut pousser car le sol est trop contaminé », décrit-il, tout en soulignant cette situation paradoxale où des touristes fortunés ont pu se rendre sur cet atoll, alors que les locaux qui en avaient été déplacés en raison des essais nucléaires n’avaient pas les moyens de s’y rendre.

© David Buckland - Discounting the Future, Ice texts series, 2008

Après plusieurs voyages, l’artiste solitaire imagine une expédition avec d’autres créateurs et créatrices pour pouvoir « absorber » la charge émotionnelle qui se dégage de l’atoll. Plusieurs années après ces voyages, Michael Light rencontre l’artiste britannique David Buckland, à la tête de la fondation Cape Farewell, qui organise des projets sur le changement climatique avec des artistes et des scientifiques. Avec l’artiste et activiste marshallaise Kathy Jetn̄il-Kijiner, les deux hommes mettent sur pied Notre vie est ici afin de montrer la destruction liée aux essais nucléaires et les impacts du changement climatique, mais aussi la voie empruntée par la population locale pour y faire face. 

© Kathy Jetn̄il-Kijiner

Un voyage initiatique 

C’est ainsi que Susan Jeita a navigué aux côtés de 29 autres artistes, scientifiques et aînés, marshallais et internationaux, à bord de deux pirogues traditionnelles en août 2023. Au cours de ces 12 jours de voyage, les participant·es se sont rendu·es sur différents atolls : Kwajalein, Wotho, Bikini, et Rongelap pour prendre conscience des déplacements forcés des Marshallais. De retour sur la terre ferme, les artistes doivent maintenant rendre compte de leur expérience.

L'équipage du projet © 2023 Jordan Dozzi-Perry

Après la première exposition à Marjuro, du 28 février au 2 mars, au cours de laquelle l’œuvre de Susan Jeita a été dévoilée, plusieurs autres devraient avoir lieu dans d’autres nations du Pacifique et aux États-Unis dans les prochains mois. Un livre et un documentaire, sur l’expédition en elle-même, seront aussi réalisés. 

Victoria Jamore, une jeune artiste américaine d’origine marshallaise, a elle aussi embarqué dans cette aventure. « Je suis inspirée par la résilience et la persévérance de notre communauté alors qu’elle compose avec les conséquences de la colonisation, des essais nucléaires et maintenant du changement climatique, explique la jeune femme, dont l’arrière-arrière-grand-père a été le porte-parole des Bikiniens au temps des essais nucléaires. J’espère qu’au travers de notre art, nous mettons en place de nouvelles opportunités de justice. » 

Photo à la Une : La tatoueuse marshallaise Peji Glad sur l'atoll de Rongelap. Photo de Takashi Arai.

Amélie David
Journaliste depuis bientôt 10 ans, Amélie a à cœur d’explorer les sujets liés aux changements climatiques et à l’environnement. Après avoir eu la chance de travailler sur différents continents, elle est aujourd’hui basée au Liban, à Beyrouth.
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