Avec Nouvelles Lunes, Élise Thiébaut nous inonde de littérature écoféministe

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màj en avril 2024

« À chaque nouvelle lune, un texte inédit. À chaque pleine lune, des chroniques lunaires. » Projet hybride et atypique, Nouvelles Lunes est à la fois une newsletter périodique animée par l’autrice Élise Thiébaut et un·e écrivain·e invité·e, et une collection aux éditions du Diable Vauvert. Poésie, décryptages de l’actualité, récits fictifs, essais… tous les genres littéraires s'y entremêlent pour parler de l’environnement, du traitement des corps et de ce qui les lie. Entretien avec sa créatrice pour comprendre ce projet écoféministe inédit.

Avant même de penser Nouvelles Lunes, comment est venu votre éveil aux questions écologiques ?

Élise Thiébaut : J'ai grandi dans une ferme, dans l'arrière-pays varois, puis au bord de la mer, dans les années 70, et c'est peut-être juste par cette proximité avec la nature que j'ai développé une sensibilité écologique. Je ne saurais dire précisément ce qui m'a vraiment éveillée, mais ça a commencé dans l'enfance, sous la forme d'une angoisse sourde, avec la perception intime des catastrophes en cours ou à venir : en entendant parler des pollutions industrielles, des marées noires, en voyant du plastique flotter sur les eaux, les engrais chimiques tuer nos voisins paysans et paysannes, les cancers se multiplier... On a vu des poissons déserter les eaux, des oiseaux disparaître, des espèces s'amenuiser, des terres mourir. Et on l'a vu de mémoire humaine.

Les enjeux politiques – comme écologiques – ont ainsi imprégné votre écriture.

E. T. : Oui. Dès le passage de l’an 2000, j’ai publié un recueil de textes intitulé Le guide pratique de l’apocalypse. Le premier s’appelait Accordez-moi cette bombe. Il évoquait un attentat massif dans une grande ville, un an avant ce qui est arrivé aux tours jumelles.

On serait tenté·e de vous prêter des dons de divination…

E. T. : Disons que j’ai une sensibilité aux événements de la société ! Et même si je ne me revendiquerai jamais d’une sorcellerie « réelle », je pense que la sorcellerie est un bon concept imaginaire, une façon d’aborder la vie qui laisse place aux mystères, au sensible, aux rituels, aux cycles… Au départ, le concept de sorcellerie renvoie à la quintessence de la misogynie (dans l'Histoire, la chasse aux sorcières a été un véritable féminicide, comme le rappelle cette interview de Mona Chollet, ndlr) donc revendiquer ce stigmate ne me dérange pas. Je trouve aussi très intéressant d’analyser les mots et le vocabulaire en tant que « sortilèges » que l’on jette, parce qu’ils impactent le réel. En ce sens je pense qu’il existe une véritable magie, capitaliste, patriarcale, et j’ai envie d’y opposer une magie du vivant. 

Vous abordez le capitalisme comme une relation aux corps...

E. T. : En effet, ce qui fait que la « magie » patriarcale et capitaliste agit sur nous, c’est qu’elle est inscrite dans nos corps. Toute la société patriarcale est fondée sur une division très cartésienne du corps et de l’esprit. On devrait séparer la pensée du sensible, qui amènerait à la subjectivité, et la pensée pure amènerait à « l’objectivité ». Cette distinction s’est établie dans un rapport de domination vis-à-vis des femmes. Donc ça n’est pas pour rien que je m’intéresse à ce qui traverse nos corps : je choisis des thématiques qui vont réveiller la dimension du sensible, de la diversité, qui vont refuser les carcans et la binarité. L’idée est de retrouver, à travers la création littéraire sous toutes ses formes, une habitation et une dignité des corps, d’être attentifs·ves à l'extrême subtilité de ces choses-là et de permettre à chaque personne qui lit que ça fasse écho dans son corps. 

Vous venez de publier un essai qui fait un parallèle entre les enjeux climatiques et la ménopause/andropause. Pouvez-vous détailler ce lien ?

E. T : La pensée occidentale contemporaine s'appuie sur un déni du corps, du sensible et de nos interdépendances, entre êtres humains, bien sûr, mais aussi avec le vivant et les autres espèces. Il se trouve que la ménopause a commencé à être désignée comme « maladie » au début du XIXe siècle, à l'époque de la révolution industrielle et au moment où l'exode rural a coupé l'humain de la nature et de ses cycles. Cela a entraîné une standardisation des corps, et les a obligé à se caler sur des rythmes artificiels : ceux de la production industrielle, qui sont mécaniques, ignorent les jours et les nuits, les nécessaires temps de repos, la saisonnalité de nos vies, de notre alimentation, de nos mouvements.

Aujourd'hui, à l'heure du dérèglement climatique, les biorythmes sont toujours remplacés par les algorithmes, avec une addiction croissante au temps continu des machines. On nous somme de devenir des robots et nos hormones perdent leurs repères : la chimie remplace la subtile alchimie de nos corps vibrants et vivants. Il y a aussi un refus de la vieillesse au moment où elle se généralise, dans une logique productiviste : il y aurait des corps utiles et des corps inutiles. C'est d'une violence inouïe et un sortilège dans lequel on enferme d'abord les femmes, suivant une logique insupportable qui constitue une vraie privation de liberté : celle de vivre et d'aimer comme on est. Avec ses rides, son ventre rond, ses cheveux gris, ses sagesses et ses folies. Ses pouvoirs et ses fragilités.

Le premier ouvrage de la collection Nouvelles Lunes était une réédition d'un texte de Françoise d'Eaubonne. Qui sont les figures écoféministes qui vous inspirent ?

E. T : Parmi les figures écoféministes qui m'inspirent, il y a Starhawk aux États-Unis, bien sûr, mais aussi Vandana Shiva, Silvia Federici, ou Mona Chollet en France. La pensée de Geneviève Pruvost, sur l'écologie de la subsistance, est une des plus profondes que je connaisse, de même que celle d'Émilie Hache, qui vient de faire paraître un essai décisif : De la génération, enquête sur sa disparition et son remplacement par la production. On peut aussi citer Fatima Ouassak, qui ne se revendique pas de l'écoféminisme, mais son livre Pour une écologie pirate est d'après moi un apport indispensable à ce courant de pensée.

Pour débuter sur le sujet de l'écoféminisme, le livre de Myriam Bahaffou, Des paillettes sur le compost, est une belle entrée en matière. Et plus récemment Futur·es, de Lauren Bastide, qui donne accès de façon fluide aux différents courants de l'écoféminisme contemporain. Pour une politique écoféministe, d’Ariel Salleh, vient aussi d’être traduit en français au Passager Clandestin ! Sans oublier mon petit opuscule sur les écoféminismes, publié par Un texte à soi.


Pour découvrir les premiers ouvrages de Nouvelles Lunes (Le Sexocide des sorcières avec préface de Taous Merakchi, et 2060 de Lauren Bastide), rendez-vous sur le site du Diable Vauvert. Le nouvel essai d’Elise Thiébaut, Ceci est mon temps, y est également disponible.

Claire Roussel
Claire est une journaliste indépendante spécialisée dans la mode durable et les questions féministes. Elle a collaboré avec des médias comme Tapage, Gaze, NYLON et Marie Claire et produit le podcast Couture Apparente.
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