Le beau au service du vivant – Rencontre avec Hélène Aguilar

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màj en mai 2024

Depuis 5 ans, elle va à la rencontre de designers, créateurs et artistes respectueux du vivant avec son podcast « Où est le beau ? », et a récemment organisé la seconde édition de la biennale Amour Vivant. Nous avons demandé à Hélène Aguilar comment design et écologie s’entremêlent.  

Vous animez depuis janvier 2019 le podcast « Où est le beau », où vous interviewez des créateurs de tous horizons. Après plus de 200 épisodes, pouvez-vous nous dire… où est le beau ?

Hélène Aguilar : Je ne sais pas s’il est possible de répondre à cette question... et c’est pour ça que j’aime la poser. Nous sommes tous uniques, et donc notre lien au beau l’est aussi. Au lieu de tout vouloir standardiser, il faut être friand de cette diversité et la chérir.

Mon rapport au beau est grandement coloré par mes prises de conscience écologiques. Les matériaux avec lesquels on fabrique les objets qui nous entourent sont souvent extraits d’on ne sait où, par on ne sait qui. Quand j’ai commencé à m’intéresser à cela, le périmètre des choses qui me touchaient s’est réduit, je n’arrivais plus à me connecter avec autant d’intensité à des objets qui m’émouvaient auparavant. Au début, cela m’a décontenancée, je ne pouvais pas verbaliser ce changement. Puis mon regard s’est orienté vers d’autres choses ; notre rapport au beau évolue, et c’est normal. Mais j’ai toujours été très sensible au vivant, aux balades, aux paysages… Et c’est encore plus le cas maintenant.

Florence Wulluai, Biennale Amour Vivant © Jaade Visuals

Le design est un champ qui peut être assez élitiste, et on s’est éloignés des questionnements sur la matière. Mais l’information est partout, on ne peut plus nier les impacts de l’extraction des ressources. Ne pas choisir, c’est être complice. Les challenges environnementaux et sociaux auxquels nous faisons face sont vertigineux, mais aussi enthousiasmants, parce qu’ils nous donnent la possibilité de nous reconnecter à quelque chose qui fait sens. C’est ce qui me manquait dans ma précédente vie d’esthète, quand je feuilletais des magazines de décoration et que je me disais « c’est merveilleux, mais ça rime à quoi ? »

On oppose (ou associe) souvent le beau à l’utile, plus rarement le beau et le vivant. Comment voyez-vous le lien entre ces deux concepts ?

H. A. : À mon sens, le beau ne surgit qu’à la rencontre de matériaux pas trop transformés, ou non issus de la pétrochimie. Il est très rare que je sois émue par un objet en plastique. Et pourtant, en me renseignant sur les modes de fabrication, j’ai compris à quel point il était compliqué de se passer des polluants éternels que sont les matériaux issus de la pétrochimie. Il s’agit de matériaux très résistants, traités contre les taches ou les feux, respectant les normes… Ils inondent notre quotidien et il est très difficile d’adopter un art de vivre qui n’en contient pas. C’est pour cela que le travail pionnier de celles et ceux qui créent en s'en passant m’a passionnée.

Oriane Blet, Biennale Amour Vivant © Jaade Visuals

On m’oppose parfois que je suis radicale. Mais si être radicale c’est revenir à la racine des choses, alors je le suis ! Le beau fait partie du vivant : quand on comprend qu’une fleur est colorée de telle façon pour attirer un oiseau ou insecte précis, c’est incroyable.

Mais il faut aussi différencier les pratiques exploratoires et celles qui relèvent du marketing. Le public s’y perd parfois, parce que les mêmes mots peuvent être utilisés : « on se reconnecte au vivant », par exemple, ça ne veut plus rien dire. Il faut questionner ce qu’il y a derrière les paroles, c’est complexe mais passionnant. Personnellement, j’aime le mot cosmopoli. Il désigne le fait de créer en respectant la nature et le vivant qu’elle nous donne à voir chaque année.

Vous écrivez : « Les choses que nous consommons ont commencé à nous consommer, et le beau est en pleine crise de sens. » Une consommation durable est-elle possible ?

H. A. : Je pense que oui, mais il ne s’agit pas juste de mettre du vert partout et de continuer de consommer de la même façon, en achetant puis jetant. Je ne crois pas aux intentions restrictives, personne n’a envie de ça. Mais il faut changer d'état d'esprit, mettre de la conscience dans notre désir, se demander en quoi l’acquisition d'objets nous permet de nous exprimer… On ne s’enlève pas des choses, mais on découvre de nouvelles façons de partager.

De notre sol à notre plafond, tout ce qui nous entoure a été dessiné. Donc le design est partout, même si on n’en a pas forcément conscience. L’évolution passe aussi par la formation des designers, afin qu’ils soient sensibilisés à la chimie douce, qu’ils apprennent par exemple comment le vivant peut créer du verre à douze degrés sans hauts fourneaux… (habituellement, la fabrication du verre demande plutôt une température de 1500°C environ, ndlr). Je préfère parler de bio-inspiration plutôt que de biomimétisme, car on ne peut pas imiter le vivant.

Enfin, il y aura toujours des individus plus ou moins précurseurs sur le sujet du beau et de la nature. Notre système fonctionne par désir mimétique, et ce sont en premier lieu les personnes qui ont les moyens qui s’emparent de la question du beau, car il ne faut pas être confronté à des questions de survie pour s’y intéresser. Via la biennale, je voulais accompagner les prescripteurs afin qu’ils fassent rayonner cet art de vivre.

Avec l’Association pour un design soutenable, vous organisez la biennale Amour Vivant, dont la dernière édition a eu lieu à Paris à l’automne 2023. Quel était l’objectif de cet événement ? Quel bilan en tirez-vous ?

H. A. : L’objectif était de créer un événement gratuit et ouvert à tous dédié aux postures amoureuses de créateurs français en lien avec le vivant. L’amour, ce n’est pas que les relations amoureuses, c’est aussi l’énergie avec laquelle on fait les choses. Nous avons lancé un appel à candidatures en 2021, et retenu 30 lauréats sur les 200 dossiers envoyés. On est sur l’avant-garde du design, avec beaucoup de travaux de recherche qui sont en stade de développement – ou en passe de l’être.

Nous avons accueilli 20 000 personnes en 11 jours, dans un lieu de 1000 m2 où toute la scénographie a été renvoyée à son expéditeur ou réutilisée. Le monde événementiel est un gros producteur de déchets, et on voulait montrer qu’il était possible de faire autrement. Par exemple, certains éléments en bois sont issus du bois de Vincennes et finiront en copeaux dans les parcs parisiens, en collaboration avec la Ville de Paris.

Lucie Ponard, Faïence et émaux, Biennale Amour Vivant © Jaade Visuals

Dans la biennale, rien n'est à vendre, il ne s’agit pas d’un modèle de galerie ou de salon mais d'un événement d’intérêt général, pour faire connaitre tous ces créateurs qui n’ont pas forcément les moyens de faire rayonner leur travail hors de leur atelier. C’est aussi un voyage au pays des solutions adaptées aux temps qui viennent. On ne voulait pas laisser les gens éco-anxieux face aux difficultés, mais dire « voilà le problème, et voilà ce que propose cette personne. »

Photo à la Une : Portrait d’Hélène Aguilar - © Anoussa Chea 

Renée Zachariou
Renée est autrice et plume freelance. Elle écrit sur la technologie, les esprits et la nature.
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