La Reco du moment — La Cause, de Grand Corps Malade, Ben Mazué et Gaël Faye 

Juliette Mantelet
 ⏳ 
lecture 4 min
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màj en novembre 2022
Augustine Dabout Agreenculture carbo

Désormais, quand ça la chantera, la rédaction de carbo partagera ses coups de cœur musique, lecture ou encore expo. On inaugure cette nouvelle rubrique avec une sortie musicale engagée qui a marqué la rentrée 2022.

Au mois de septembre, Grand Corps Malade, Ben Mazué et Gaël Faye sortaient un album commun, Éphémère, imaginé comme une parenthèse, un moment suspendu dans leurs carrières respectives, une occasion de « casser les codes ». Sur cet album, sept titres, dont une chanson intitulée La Cause, dans laquelle ces trois chanteurs français très populaires, tous déjà récompensés par des Victoires de la musique, évoquent intelligemment et humblement leurs visions de l’engagement. C’est la reco carbo du moment, à mettre en boucle dans vos oreilles.

Prise de conscience et légitimité 

La Cause se déroule en trois temps forts, chacun incarné par l’un des chanteurs. Tour à tour, ils prennent la parole pour s’exprimer personnellement sur leur rapport à l’engagement. « On tient à chaque fois des positions un peu singulières, parfois antagonistes, dans les chansons, raconte Ben Mazué dans une interview pour Le Télégramme. Que l’un vienne chanter sur l’autre ne permettait pas de bien identifier ces positions qui équilibrent les chansons ». L’album a été écrit en avril dernier, en pleine période électorale. Les trois chanteurs, quarantenaires et parents, s’inquiètent du monde à venir. « Viens pas t'plaindre quand tu verras dans quel monde ton fils grandira », déclame Grand Corps Malade dans La Cause.

Gaël Faye choisit son camp sans détour : « Parler c’est prendre position. Se taire c’est prendre position »

Dans cette chanson, on avance au fil de leurs plumes dans un cheminement progressif, très représentatif de nos parcours et prises de conscience écologiques : petit à petit, par déclics… Plus la chanson avance, plus la nécessité de l’engagement jaillit. Grand Corps Malade commence par retranscrire le reproche qu’on lui adresse sans cesse : ne pas en faire assez. « Tu vois bien qu’il y a une urgence, pourquoi tu t'engages pas ? ». Il aborde aussi les attentes du public en termes de prises de position de l'artiste. Nouveau couplet, nouvelle injonction : il reprend les commentaires qu’on lui assène quand il essaie cette fois de s’engager, de faire des efforts : « Mais t'es qui toi pour nous donner ton avis ? (...) On m'a dit "Laisse parler ceux qui savent, t'invente pas une utilité" », avant d’arriver à la question sensible de la légitimité. Il reconnaît avec honnêteté : « Je me perds dans toutes ces questions de légitimité ». Ben Mazué poursuit sur le sujet, en développant l’importance à ses yeux de « taffer » chaque sujet abordé, en musique ou ailleurs. Il explique qu’il parle souvent de l’amour, de la mort, des enfants, parce que ça « il connaît », il l’a vécu. « C'est tout c'que j'sais, c'est tout c'que j'dirai », poursuit-il.

Faut-il séparer le citoyen de l'artiste ?

La légitimité, thème central de cette chanson, est présente dans de nombreux discours actuels. Ce concept sert même souvent de justification pour les influenceurs qui n’osent pas s’engager de peur de mal faire, de mal dire, anxieux à l’idée qu’on relève la moindre de leurs incohérences. Qui peut s’engager ? Qui peut prendre position ? Doit-on être expert, ou pire, irréprochable, pour parler d’écologie ? La Cause soulève toutes ces questions, entre doutes et hésitations, loin de la pureté militante, nous faisant nous interroger sur nos propres prises de position et actions. Une chanson qui résonne avec le combat du génial compte Instagram Paye ton Influence qui tente de faire comprendre aux influenceurs et youtubeurs qu’ils n’ont pas besoin d’être parfait pour commencer à parler d’écologie sur les réseaux, pour faire des efforts, pour éviter les concours pour faire gagner des vols Paris - Los Angeles… Que déjà un peu, c’est mieux que rien. 

Il chante, « J'suis un artiste, j'suis pas de l'ornement », comme un clin d'œil au débat historique autour de la vocation de la poésie, entre Baudelaire et sa boue transformée en or et Théophile Gautier, partisan de l’art pour l’art.

C’est là qu’arrive la dernière partie, chantée par Gaël Faye, la plus puissante, apogée de l’engagement, un couplet contre « nos couardises ». Le rythme ralentit, et Gaël Faye tranche sans faille : « même si j'vis pas sous les bombes, j’peux dénoncer, m'indigner sincèrement ». Il chante, « J'suis un artiste, j'suis pas de l'ornement », comme un clin d'œil au débat historique autour de la vocation de la poésie, entre Baudelaire et sa boue transformée en or et Théophile Gautier, partisan de l’art pour l’art. Gaël Faye choisit son camp sans détour : « Parler c’est prendre position. Se taire c’est prendre position ». Avant d’exploser :

« Qu'est-ce qu'on attend pour foutre le zbeul
J'veux chanter, j'veux rapper, alerter témoigner
J'veux cracher des tempêtes, allumer des brasiers ».

Le rythme s'accélère à nouveau, dans un crescendo furieux, avant que la musique ne se coupe pour laisser place au cri et aux frissons. Un cri qui signifie qu’il ne nous reste plus qu’une chose à faire : lancer l’action. Le titre se clôt sur ces discours prononcés par d’anciens artistes sur l’engagement. Comme cette pépite : « J'vais vous dire, le terme engagé m'a toujours embêté »... Ou encore cette réflexion qui nous fait mesurer le chemin parcouru : « Y'a trente ans jamais on n'aurait imaginé que des musiciens aient autant la parole et se mêlent autant de politique ». Les temps changent, tant mieux. Même Orelsan se laisse tenter par les sujets de société. On salue en tout cas ces trois chanteurs, quarantenaires, de ne plus tourner le dos à la cause et d’entrer dans ce « monde nouveau », prôné par la jeune génération d’artistes, à l’image des poètes du groupes Feu ! Chatterton, loin des mignonnes chansons d’amour.

Juliette Mantelet
Juliette est journaliste indépendante, elle aime écrire sur l'écologie avec optimisme et dénicher des artistes émergents.
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