Comprendre l'upcycling (3/3) : Discussion avec ANTI_FASHION

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màj en mars 2024

Si la mode est un art, c’est aussi une industrie au rythme effréné. Elle va parfois si vite qu’elle en épuise ses propres membres, comme la prescriptrice de tendances Lidewij Edelkoort. En 2015, excédée par la cadence, elle publie “ANTI_FASHION”, un manifeste affûté pour dénoncer les dysfonctionnements de la mode. Cette initiative atypique attire l'attention de la styliste Stéphanie Calvino, qui la rejoint en 2016 pour créer un cycle de conférences, puis un programme de mentoring autour d’une mode alternative. 

Les revendications d’ANTI_FASHION ? Une mode qui remet le collectif et la créativité au centre, qui se bat pour la protection et la réutilisation des ressources. En somme, une mode qui valorise des méthodes comme l’upcycling, qui est l’un des piliers de leurs actions. Pour conclure notre série dédiée au sujet, nous avons échangé avec Stéphanie Calvino sur cette pratique aussi artistique qu’écologique.

Comment l’upcycling intervient-il dans les projets d’ANTI_FASHION ?

Stéphanie Calvino : L'upcycling a toujours été très important dans nos conférences. Car c’était, à l’époque et encore maintenant, l’une des seules options positives pour recycler le textile. Pour des marques qui ont des stocks invendus, c’est l’une des seules manières de les gérer.

C’est hyper vieux l’upcycling, je pense que ma grand-mère née en 1914 le faisait déjà. On s’est dit « on va essayer de transformer les vêtements et leur redonner vie pour ne surtout pas les jeter. » Mais pendant longtemps ça n’a pas été vu comme « sexy ». Alors que quand on voit des gens comme Maroussia Rebecq, des marques qui sont très pointues, ou ce que nous avons fait avec Jules sur diverses opérations, ça peut être incroyablement beau. Ça répond bien à la question : comment est-ce qu’on arrive à rendre désirables les vêtements de seconde main ou jetés ?

Vous gérez un programme de mentorat de jeunes designers, où l’upcycling occupe également une place importante. Pensez-vous que la jeune génération s’intéresse particulièrement à cette discipline ?

S. C. : Je ne sais pas si c’est l’entièreté de cette génération, mais nous travaillons parfois avec des jeunes qui ont des situations de vie assez compliquées, qui ont peu de moyens. Quand on n’a pas de moyen, on est très créatif. On a beaucoup plus d’imagination, on va chercher plus loin : « Tiens, il me reste cette chemise, qu’est-ce que je peux en faire ? Je vais lui couper les manches, est-ce que je peux en faire des bobs ? ». Pas mal de jeunes consomment des vêtements de deuxième main ou en achètent en fripe au kilo, chez Emmaüs aussi, pour les porter tels quels ou pour les modifier. Donc c’est déjà dans leur ADN de fonctionner comme cela. Ça, ce sont les jeunes avec qui on travaille, après il y a aussi la « génération Shein »...  

Mais pour nous, les ateliers d’upcycling ont été un vrai vecteur d’insertion. Ce qui ne se faisait pas dans le milieu social, on ne s'est jamais servi de la mode upcyclée pour de l’insertion. Ça a permis à des jeunes de se dire qu’ils pouvaient transformer leurs vêtements avec une petite machine. Le vêtement est une manière de dire qui on est dans la rue, ça offre une grande liberté quelque part. De se repenser, de montrer qu’on est très créatif, différent des autres. Et quand c’est nous qui customisons nos vêtements, on n’a pas les mêmes que ceux qui les ont achetés chez Shein par exemple. 

C’est aussi une manière de travailler avec ses mains, ce qui est bon pour la tête. Donc nos ateliers upcycling, pour les garçons comme pour les filles, c’est quelque chose qui marche énormément.

Sophie Bramly, Véronique Roger-Lacan et Stephanie Calvino à une conférence Être_Roubaix

Vous avez lancé ce projet il y a huit ans. Le grand public et l’industrie ont-ils évolué dans leur vision de l’upcycling depuis les débuts d’ANTI_FASHION ?

S. C. : Énormément ! Quand on est arrivés, on est passés pour des fous. Il y a quand même eu une évolution. Disons qu’aujourd’hui si tout le monde peut s'habiller en vert, ils sont contents, le green est à la mode. Forcément, ce qu’on raconte a plus d’écho, notamment le fait de recycler le textile en le revalorisant, ça résonne plus aujourd’hui.

Cette montée d’attention donne-t-elle lieu à du greenwashing ?

S. C. : Je pense que pour certaines marques, c’est une façon de faire du marketing et de récupérer une part de marché. Mais bon, ça fait quand même de la pub pour ce sujet ! Reste à savoir comment les gens perçoivent les choses, s’ils s'imaginent que ces marques sont propres ou pas. 

C’est clair qu’il y a un effet de mode, comme avec le vêtement de deuxième main, où maintenant il y a des stands chez Auchan, ou même au Printemps qui sont hors de prix. La fripe au kilo, j’en achète depuis que j’ai 15 ans, ça n’a jamais été un truc pour les gens dans les boutiques de luxe. Il y en a qui surfent sur ce genre de choses parce qu’ils savent que c’est tendance et qu’ils vont pouvoir faire de l’argent dessus. Je trouve ça dommage pour eux, car ça veut dire qu’ils ne sont pas très créatifs.

L’upcycling est nécessaire en 2024 car l’industrie surproduit massivement des vêtements. Au-delà de la hype autour de cette pratique, pensez-vous que certaines entreprises réfléchissent à baisser leur production de vêtements neufs pour remédier au problème ?

S. C. : Avec Jules, on a travaillé une année sur une collab’ upcycling pour leur stock invendu. L’année d’après, ils ont calculé comment ne plus avoir d’invendus. Ils étaient vraiment dans un process de se dire « on va réduire la production ». Là on commence une collaboration avec Visionnaire, la marque de Bigflo et Oli. Ils ont un peu de stocks invendus et ils ont très envie de les transformer avec nous, ça sortira en 2024. Ils n'ont pas eu un parcours de vie facile, donc ils veulent vraiment que ça ait du sens. Forcément, ça séduit les jeunes de travailler sur ça. Mais quand on regarde du côté de la fast fashion, il n’y a aucune intention de ralentir et c’est terrifiant. 

Justement, face aux prix bradés de la fast fashion, la force de l’upcycling peut résider dans des pièces plus chères (car elles n’exploitent pas les gens), mais avec un fort potentiel créatif et artistique. 

S.C. : Oui bien sûr, il y a de très belles marques qui travaillent l’upcycling. Comme Re;code qui est une marque coréenne qui fait ça très bien, ou Marine Serre.

Une création de la marque coréenne Re;code

C'est la fin de cette série de trois articles sur l'upcycling. Pour relire les deux premiers épisodes, rendez-vous ici et ici.

Crédits photos de couverture : Workshop ANTI_FASHION en 2019 ©ANTI_FASHION

Claire Roussel
Claire est une journaliste indépendante spécialisée dans la mode durable et les questions féministes. Elle a collaboré avec des médias comme Tapage, Gaze, NYLON et Marie Claire et produit le podcast Couture Apparente.
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