Orelsan, rappeur écolo ? Dix ans plus tôt, on n’y aurait pas cru.

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màj en mars 2024

En 2021, Orelsan sort Civilisation, son album le plus engagé, dans lequel le discours écologique fait une percée. Alors qu’il vient de remporter sa douzième Victoires de la Musique – dépassant les 10 au compteur de Johnny Hallyday – retour sur l'évolution de son parcours et de sa prise de conscience en dent de scie, imparfaite, honnête. 

Si Feu ! Chatterton chante l'oscillation de la jeune génération entre le monde d'avant et le monde nouveau, le parcours d'Orelsan incarne plutôt un « réveil » écologique : du temps des erreurs à celui de l'engagement. Si il refuse encore d'être présenté comme un artiste politique, son dernier album Civilisation et sa réédition Civilisation Perdue le sont indéniablement. Entre la sortie de son dernier album à succès La fête est finie et Civilisation, il s’est passé quatre ans. C’est long quatre ans. Pour Orelsan, c’est le temps de réaliser l’ampleur de la crise écologique. Et, d’un album à l’autre, de décentrer son propos, des fêtes de famille à « changer le monde ».

Évolution d'Orelsan sur 10 ans - à droite, la pochette de l'album Le Chant des Sirènes, à gauche, celle de Civilisation

Des rues de Caen à l’état du monde : La fête est finie

Orelsan, c’est la figure du rappeur normal, et c’est pour ça qu’on l’aime autant. Il est comme nous : il a cherché sa voie, il a galéré dans des jobs alimentaires, il a beaucoup traîné avec ses potes, dans les rues de Caen. Car oui, Aurélien Cotentin de son vrai nom, vient de la campagne normande. « J'viens d'la terre du milieu où y'a plein de p'tits vieux. Où l'chômage et la tisane forment un cercle vicieux » chante-t-il dans son titre La Pluie. Aujourd’hui, malgré le succès, il n'est pas installé à Dubaï, loin du système fiscal français. Non, il a pris « une maison près d'Caen » où sa famille passe ses dimanches, il vit « en chaussons » dans ses crocs, joue au mini-golf… Dans les épisodes du documentaire Montre jamais ça à personne réalisé par son frère Clément Cotentin et Christophe Offenstein et diffusé sur Amazon Prime Vidéo, on devient les témoins de sa vie tranquille, avec sa copine, ses parents et son chat Musashi.

La pluie (feat. Stromae), 2018

Orelsan a beaucoup travaillé. Il s’est donné, il a échoué, il s’est relevé, il a continué. Il a fait des erreurs, il a connu des défaites mais, bien entouré, il ne s’est jamais découragé. Et puis, petit à petit, titre après titre, au fil de ses vingt ans de carrière, il a aussi pris conscience des enjeux politiques et climatiques. Ses titres ont dépassé sa petite personne pour devenir plus générationnels. Aujourd’hui il aborde l’état du monde. Son premier album sorti en 2009 s’intitulait Perdu d’avance, le dernier Civilisation. Un album où il ne parle « que de sa meuf et de la société ».

« J'étais tout seul on est des milliers »

Cette phrase parcourt l’album Civilisation comme un fil rouge. Répétée à de nombreuses reprises par le chanteur, elle marque encore plus les esprits quand elle est prononcée et reprise par le public en concert, dans des salles combles comme la Défense Arena qui peut accueillir jusqu’à 40 000 personnes. Cette phrase est symbolique, elle souligne l’importance de l’action collective. C’est une idée qu’Orelsan développe tout particulièrement dans son titre Civilisation, qui donne son nom à l'album. Il chante : « J'peux pas l'faire tout seul faut qu'tu m'aides. Aide moi, marche. Marche avec moi, apprends moi. ». Sorte d’invitation à se mettre en mouvement, ensemble. Ses premiers titres, à l’image de son célèbre morceau St Valentin, parlaient de lui, de sa petite vie, de ses galères, de ses conquêtes. « Je racontais ce que j’avais fait la veille et ce que je referais le soir même. Faire des soirées, se balader avec des potes en buvant des mélanges alcoolisés. » Il avait juste envie de « faire la teuf » et de s’en foutre.

Orelsan à son bureau d'ado
Les débuts d'Orelsan, extrait du documentaire Montre jamais ça à personne © Amazon Prime Video

C’était son côté provocateur de l’époque. Mais aujourd’hui, Orelsan opère un tournant, et provoque autrement, en l’ouvrant, comme s'il avait compris que les jeunes générations qui lui succèdent en attendaient plus, avaient besoin de sens. Civilisation est presque un album anticapitaliste. Dans différentes interviews, mais aussi dans le documentaire Montre jamais ça à personne, il le présente en tout cas comme « l’album de la déconstruction ». Un album écrit d’ailleurs en plein covid. Il s’agit pour lui de détruire puis de reconstruire. C’est d’ailleurs ces mots que l’on entend répétés dans l’intro de la réédition de son album Civilisation Perdue. Orelsan est lucide et rappelle : « Faut qu'on soit meilleurs qu'nos parents. Faut qu'on apprenne à désapprendre ».

« J'peux pas l'faire tout seul va falloir qu'on l'fasse ensemble »
ORELSAN

C’est la fin de l’insouciance, l’album du changement. Le sien autant que celui de la société. Orelsan l’avoue : « Avant j'rêvais d'quitter la France. J'vais rester, j'préfère qu'on la change ». Il y a eu le ras-le-bol, la prise de conscience et maintenant on avance. On construit un monde nouveau, notamment pour l’enfant qu’il essaie d’avoir et qui habite plusieurs de ses titres, une des raisons de sa prise de conscience. C’est le mélancolique « Nous contre le monde », présent sur la réédition de l’album, et adressé aux générations futures. Orelsan grandit, c’est désormais un quarantenaire qui s’interroge sur le monde qu’il va transmettre à son gosse, et veut agir pour éviter les regrets. « Quand tout s'effondre, on luttera, mon enfant ». Il imagine alors une nouvelle civilisation, dont il dessine même le drapeau en y intégrant la couleur verte, car « on va s’faire rattraper par la Terre ». Dans la nouvelle société souhaitée par Orelsan impossible, donc, d’échapper à la question écologique.

« Réussir sans faire le bien c’est perdre » 
ORELSAN

L’Odeur de l'essence est le premier titre de l’album sorti après plusieurs années de silence, et ce n’est pas anodin. Orelsan y livre sur presque cinq minutes sa vision de l’état du monde. Tout y passe : angoisse climatique, xénophobie, dégradation du débat public, absurdité du système politique… C’est un morceau d’ampleur, prenant. On est saturé d’informations, le rythme s'accélère sans cesse, monte en intensité. Orelsan reproche que tout soit binaire dans un rythme binaire, justement. « Le morceau nous fait faire l’expérience de ce qu’il critique », résume le politologue Clément Viktorovitch. L’Odeur de l’essence souligne aussi l’absurdité de nos petites polémiques politiques face à l’inaction climatique et au danger grandissant de voir notre monde disparaître. « On s'bat pour être à l'avant dans un avion qui va droit vers le crash », phrase prophétique, conclut le morceau, épuisant. Une claque. Orelsan consacre aussi dans ce même album un titre très cinématographique de sept minutes à une manifestation, Manifeste, avec un vrai scénario et plusieurs personnages qui disent tous quelque chose de l’état de la société française. Dix ans plus tôt, on n’y aurait pas cru.

L'odeur de l'essence, 2022

« Mentalité zéro lendemain » : la dissonance cognitive rappée 

Baise le monde est un titre à part dans l’album Civilisation où le chanteur dialogue avec sa conscience tout en offrant une critique vive du capitalisme, de la surconsommation, des délocalisations... Et plus largement, du non sens écologique. D’ailleurs Orelsan le reconnaît, c’est celui qu’il a eu le plus de mal à écrire. Et pourtant, il est essentiel. En un morceau le rappeur arrive à nous faire comprendre de manière très imagée le concept de dissonance cognitive, le tout sur un rythme entraînant, léger, avec ses petits « yeah » qui ponctuent des phrases choc. La dissonance cognitive explique Bon Pote, c’est cette tension interne entre nos croyances ou nos émotions qui sont en contradiction avec nos attitudes. « Pour mettre fin à cette dissonance cognitive, nous avons deux choix : changer nos actions, ou nos opinions. Sans surprise, c’est bien souvent le changement d’opinion qui l’emporte. » On sait qu’on est mal barrés, on connaît les faits, les chiffres, mais pour se protéger on préfère ne pas y penser, ne pas se confronter à chaque petit geste peu écolo qu’on continue à faire. Orelsan l’exprime de la meilleure des manières : « Mentalité zéro lendemain ». Et ajoute en interview, « j’ai un vrai problème entre ce que je sais et ce que je fais ». Baise le monde illustre la fin de l’insouciance, aujourd’hui on est conscient partout, même en soirée. 

« Mais pourquoi je pense à ça c’est pas le moment ? » 
ORELSAN
Extrait du documentaire Montre jamais ça à personne 2 © Amazon Prime Video

« C'est l'histoire d'un mec qui est en soirée, qui kiffe, mais qui en même temps se pose des questions sur l'état du monde et sur l'écologie », résume Orelsan sur France Inter. On part d’un contexte fun, qu’on connaît tous, une soirée branchée, et dans cette soirée, des dizaines de petites réflexions sur l’origine des crevettes qu’on mange, le gobelet en plastique qu’on utilise viennent s’insinuer en nous. Orelsan arrive à nous mettre face à nos contradictions entre gestes et pensées dans une approche romancée, avec un rythme entraînant, festif, tout en dénonçant les désastres écologiques provoqués par l’Homme. Dans la queue de son concert à la Défense Aréna, des enceintes diffusent à fond Baise le monde et les fans dansent, s’époumonent sur ce titre à message. « Vous voulez danser mais en fait vous allez vivre ce que je vis au quotidien », explique le rappeur avec humour. Il ajoute aussi : « Les chansons écolos sont rarement de bonnes chansons, elles ont souvent un côté documentaire chiant », faisant la différence avec ce titre en contrastes, entre thème lourd et légèreté de l’instrumentale.

Une fois le contexte de la fête bien planté, Orelsan loin d’en avoir terminé, enchaîne en détaillant toutes les étapes du cycle de production du jogging qu’il porte à cette soirée. Des travailleurs sous-payés qui mettent leur santé en danger à la consommation de pesticides, en passant par les tonnes d’eau gaspillées et les milliers de kilomètres parcourus par le jogging jusqu’à l’étape finale de communication vide de sens, tout y passe dans une accumulation qui donne le tournis. Le tout est très documenté. Normal, Orelsan a lancé sa propre marque de vêtements, Avnier, où il essaie de faire les choses différemment. Cette chanson semble donc nous dire que plus on se documente, plus on est au courant de ce qui ne va pas, moins on peut ignorer. Le savoir, c’est le pouvoir. Loin de s’en foutre, Orelsan livre en fait le premier (ou presque) titre de rap entièrement consacré à l’écologie.

écharpe faite par la marche Avnier en collaboration avec la marque Saint James
Avnier live Jacket

Le rap conscient

Et si Orelsan devenait l’incarnation d’un nouveau mouvement dans le rap ? À propos de son titre Manifeste il l’affirme, « ça fait partie du rap de raconter des histoires ». Le rap a toujours été social, politique, contestataire. Il naît dans les années 70 dans les ghettos noirs américains et devient vite la musique des opprimés, des minoritaires. L’écologie étant le grand enjeu de notre siècle, il n’est donc pas étonnant que les rappeurs s’y mettent. Déjà en 1998, Ärsenik chantait « Qui peut prétendre faire du rap sans prendre position ? ». Mais ces dernières années, le rap avait plutôt pris un tournant capitaliste, rimant avec mode de vie tape à l'œil, apologie du luxe, opulence et matérialisme, surtout de l’autre côté de l’Atlantique. C’est aussi là qu’Orelsan innove en cassant avec le bling-bling conso très croissant du monde du rap. Il est un rappeur de Caen, son luxe, on le disait, c’est une maison où il voit la mer. On est loin du train de vie d’un Kanye.

« J'me lève à huit heures pour écrire, j'suis clairement pas un vrai rappeur »
ORELSAN

Son mode de vie est simple, frugal, et c’est ça qui plaît. Malgré le succès, Orelsan continue à nous ressembler. Dans une interview intimiste pour Spotify, il raconte même avec humour qu’il continue à aller faire ses courses, comme tout le monde, et que c’est même nécessaire pour son inspiration. « C’est important d’être dans la vraie vie pour avoir de l’inspi ». 

Extrait du documentaire Montre jamais ça à personne 2 © Amazon Prime Video

La seule chose qu’on pourrait lui reprocher, c’est que cet engagement, Orelsan refuse toujours de le revendiquer haut et fort. Comme beaucoup d’artistes et créateurs de contenus, Orelsan semble avoir peur de se positionner franchement, de dire qu’il écrit des textes engagés et subversifs. Parce qu’il n'est pas parfait, parce qu’il ne sait pas tout. Toujours dans cette interview pour Spotify, il aborde la question du rap conscient et précise : « C’est conscient dans le sens qu’il va y avoir un rapport à la société. Je voulais faire un truc un peu plus engagé même si au final je n’ai pas les solutions, chacun y voit ce qui veut. Je voulais un peu parler d’autre chose que de moi. Mais quand il s'agit de dire des trucs très sérieux et très réfléchi sur la société souvent dans une interview tu n’as pas la place et puis je ne suis pas vraiment sûr de mes points de vue ». Il aborde aussi cette légitimité à aborder de tels sujets dans son album et chante : « J’pensais qu’la science allait nous sauver mais j’ai d’moins en moins confiance au progrès. J’sais même pas pourquoi j’pense à ça, j’y connais rien, qu’est-c’que j’y connais ? » Cette question de la légitimé trois autres chanteurs, Grand Corps Malade, Ben Mazué et Gaël Faye, l’analysent finement dans leur titre La Cause

Orelsan en train de travailler dans sa maisonette vitrée
Extrait du documentaire Montre jamais ça à personne 2© Amazon Prime Video

Si Orelsan ne se définit pas encore totalement lui-même comme rappeur conscient, on peut au moins dire sans hésitation que le voilà rappeur concerné, loin du « branleur » qu’il incarnait dans la série Bloqués. Il fait évoluer son personnage de looser jamais sérieux, ce qu’il annonçait déjà dans San en 2017, « J'veux pas rester figé, piégé dans mon personnage comme une prise d'otages à Disney ». À la fin de cette interview Spotify, Orelsan va plus loin et confie qu’il n’est pas sûr de continuer à développer le perso Orelsan pour la suite. L’occasion, peut-être, d’aller vers encore plus d’engagement assumé ? Aujourd’hui, le rap reste la musique la plus écoutée en France, d’où l’urgence d’intégrer les problématiques écologiques au genre. Et si on regarde les chiffres de vente des deux albums du rappeur normand, plus la réussite de ses concerts complets dans toute la France l’année passée, de son Bercy posé sur toute la semaine, de ses trois dates à la Défense Arena, on se dit que son discours plus affirmé parle à un large public. C’est conscient et payant. Pour rappel en 2022, Orelsan a vendu 405 700 albums et son album a été double disque de platine en seulement deux semaines. Alors, les autres, vous attendez quoi pour suivre l’exemple ? C’est tous ensemble qu’on ira vers les jours meilleurs.

Clip de L'odeur de l'essence d'Orelsan © 7th Magnitude / 3ème Bureau / Wagram Music

PS : Orel, on t’adore, mais par contre la prochaine fois qu’on te propose d’aller en Égypte pour assister à un défilé Dior en plein désert, a priori il vaudrait mieux dire non, rapport à la sobriété tout ça tout ça… Ne devient pas cette star qu’on paye des millions pour mettre son petit nom, tu vois ce qu’on veut dire.

Juliette Mantelet
Juliette est journaliste et co-rédactrice en chef. Ce qui l'enthousiasme par-dessus tout, c'est d'explorer le monde qui change et les futurs possibles avec optimisme par le biais de la littérature et de la pop culture.
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