Camille Étienne : « L’art est peut être l’un des rares endroits de résistance à un monde sans nuance »

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màj en mars 2024

Pourquoi parler d’écologie dans les lieux culturels ? Comment y inclure le plus grand nombre et comment continuer à agir dans un contexte international déprimant ? On a posé ces questions à l’activiste et autrice Camille Étienne qui multiplie les actions mêlant art et écologie. Le 30 novembre prochain, elle participera avec d'autres militant·es et artistes à la première soirée GenZ’Art, organisée au Musée d’Orsay.

Vous êtes militante pour le climat, quel intérêt d’être programmée à des événements mélangeant art et activisme, comme la soirée GenZ'Art fin novembre à Orsay ou le festival So Good à Marseille en septembre dernier ? 

Camille Étienne : Occuper l’espace ! Aller dans des endroits où l’on ne nous attend pas toujours, rencontrer des publics qui ne viendraient pas nécessairement à nous spontanément. C’est comme cela qu’on élargit les bases. Ces évènements sont aussi des moments où l’on s’entoure. À la Friche que vous citez, on a, par exemple, travaillé avec plein d'activistes de Marseille qui n'ont pas les mêmes problématiques que nous. C’est l’occasion de partager nos idées et cet échange est fondamental. 

Mais ces endroits culturels, Orsay, la Friche, sont-ils les lieux les plus stratégiques pour parler d’écologie ? Le public qui vient vous écouter n’est-il pas déjà sensibilisé ?

C. É. : Je pense qu'il faut aller partout, en ayant conscience de certaines difficultés posées par ces endroits culturels. Prenons les tiers lieux, comme la Friche Belle de Mai, dans le troisième arrondissement de Marseille (un quartier populaire ndlr). Un tiers lieu amène toujours de la gentrification. Pour être honnête, on n’a pas une grande diversité de public même si les équipes organisatrices font beaucoup d'efforts pour proposer des billets à prix réduits et d’autres initiatives. Sur cette question, je pense à deux actions extrêmement intéressantes, celle de Banlieue Climat qui agit partout en France, et une autre, Verdragon à Bagnolet en Seine-Saint-Denis. Deux associations, Alternatiba (mouvement citoyen pour le climat ndlr) et le Front de mères (syndicat de parents d’élèves, écolo, antiraciste et féministe) ont ouvert en 2021 la première maison d’écologie populaire du pays. Leur travail est incroyable. Je dirais que l’idée est de réussir à faire de la place aux récits autour de l’écologie dans nos récits dominants. À ce sujet, je voudrais citer la cofondatrice de Verdragon, la militante politologue Fatima Ouassak et son livre Pour une écologie pirate. En résumé, elle dit que l'on ne peut pas demander à des personnes à qui l’on rappelle tout le temps que le sol sous leurs pieds n’est pas le leur de défendre ce même territoire. Il y a d’abord cet enjeu d’ancrage pour ensuite agir et parler d’écologie ! 

L’association Verdragon, devant la première maison de l’écologie populaire à Bagnolet, en Seine-Saint-Denis, © Verdragon

Quel imaginaire culturel vous semble le plus proche de l’écologie ? 

C. É. : C’est très subjectif. Le cinéma m'apparaît comme un grand vecteur de désir. Il est d'ailleurs totalement lié à l'industrie de la mode. Les stars du grand écran ont des contrats avec des marques et participent à vendre un imaginaire qui crée une dépendance, une consommation. Dans le monde de la musique également, des chanteuses, des chanteurs, deviennent des égéries de mode et mélangent culture et publicité. Donc il est fondamental d'aller dans ces endroits-là, qui touchent des millions de personnes. Je crois par exemple que le combat se joue beaucoup sur Netflix, Disney, sur toutes les grandes plateformes de streaming.

Alors quelles sont les priorités d’actions à mener dans ce domaine ? Vous-même avez réalisé et joué dans des clips et des court-métrages.  

C. É. : Il y a tellement de choses à aborder ! On peut déjà agir dès l’étape de la production du film, lors du tournage. Tout simplement choisir comme décors des lieux peut-être plus proches de chez nous. Il y a tellement de jolis endroits, on n’a pas besoin d’aller au bout du monde pour faire deux secondes de danse sur une plage alors qu’on a du beau à côté. Commençons par réenchanter ces endroits-là. 

Quid de l'esthétique véhiculée ? 

C. É. : Mon rapport entre art et engagement passe beaucoup par la production d’une œuvre en me demandant « Comment l’inscrire dans les limites planétaires ? ». Quant au contenu, je pense qu’il est dangereux de dire systématiquement : « faisons de l’écologie positive » ou au contraire « faisons très peur ». L’art est peut être l’un des rares endroits de résistance à un monde sans nuance. Donc je n’ai pas du tout envie d’exhorter à faire quelque chose « de plus beau » ou « de plus catastrophique ». Aux artistes de se saisir du réel.  

Extrait du film Sabotage, réalisé par Daniel Goldhaber et sorti en France en juillet 2023, © Tandem films

Récemment, plusieurs films se sont emparés de l’écologie. Comment voyez-vous l’avenir de l’écologie culturelle au cinéma et dans les séries ? 

C. É. : De plus en plus de créations portent le sujet. C’est bien car ce n’était pas le cas avant. Pour les séries, je pense à Extrapolations - je dois être l’une des seules à l’avoir vue en France, elle est incroyable. C’est très américain mais elle contient quelque chose de puissant. Donc ce mouvement arrive. Après, reste à s’en saisir avec justesse… Un point intéressant, les scénaristes se mettent à contacter les activistes pour être confrontés à leurs actions. 

Qui vous a déjà contactée ? 

C. É. : Ce sont des projets en cours, je peux simplement dire qu’il s’agit de séries pour des grosses plateformes. Elles ont besoin de voir comment l’activisme est traité d’un pays à l’autre car chacun a sa spécificité. L’activisme aux États-Unis est différent de celui de la France. À ce propos, je peux évoquer des films terminés, comme Sabotage, sorti en juillet 2023, adaptation du livre Comment saboter un pipeline d'Andreas Malm. Les deux scénaristes, Daniel Goldhaber et Ariela Barer, sont aussi des activistes. Nous nous sommes rencontrés pour réfléchir à comment parler de ce film en France pour raconter ce qui se passe aux États-Unis. C'est génial ! D’une certaine façon, on crée ainsi une immense communauté de l'écologie culturelle. 

Un point d’actualité sur la communauté, justement, internationale. Le monde se déchire autour de la guerre asymétrique Israël-Hamas, on est saturé d'informations tragiques. Comment réussir à parler d’écologie dans ce contexte et les lieux culturels ont-ils - ici aussi - un rôle à jouer ? 

C. É. : Il serait vraiment immoral de dire que l’on parle moins de climat en ce moment, à cause de l’actualité. Il n’y a pas de justice climatique sur des terres occupées. Le lien est absolument évident, on se bat pour le climat mais aussi pour la paix. Beaucoup de conflits dans le monde sont liés à notre dépendance, notamment aux énergies fossiles. Il n’y a qu’à voir la guerre en Ukraine. Lorsque l’on évoque la « Justice climatique », ce ne sont pas seulement des mots ! La justice est au cœur de notre combat. Quant à la question des lieux, trouver des endroits où l’on se rassemble, où l’on partage un peu du beau, que ce soit à travers l’art, ou juste par le fait d’être ensemble, comme pendant des manifestations, tout cela permet de nous sentir moins seul·es, de partager notre peine. Se rassembler et agir nous défait souvent du sentiment d'impuissance. Donc c’est particulièrement dans ces moments-là que l’on a besoin de se retrouver, à la soirée GenZ’Art à Orsay et ailleurs.

Extrait d’une performance du collectif Minuit 12, également présent à Orsay pour la soirée GenZ’Art © Collectif Minuit 12

À Orsay le 30 novembre, plusieurs artistes et activistes feront dialoguer les œuvres du musée avec de grands auteurs classiques et la nature. Vous-même lirez des textes méconnus de George Sand, où elle défend la forêt de Fontainebleau au XIXe siècle. Qu’est-ce qui vous plaît dans le fait de lire cette autrice aujourd'hui ? 

C. É. : On la connaît pour son combat féministe, moins pour son combat écologiste. Cela fait également du bien de taire ma voix d’activiste pour la mettre au service d’un autre récit et s'inscrire dans l’Histoire. On dit « Regardez comment d’autres avant nous se sont battus pour l’écologie ». Attention, cela ne signifie pas que nos actions sont vaines, sous prétexte qu'elles n’auraient pas marché dans le passé. Non. On s’inscrit dans quelque chose de plus grand que nous ! Une phrase me touche particulièrement : « Beaucoup disent "Après nous le chaos", et c'est là le plus funeste des blasphèmes parce que c'est la rupture de notre condition d'Homme, c'est la rupture du lien qui unit les générations les unes aux autres ». C’est beau, puissant. On comprend que tout ne repose pas sur notre génération, même si c’est un peu plus la merde qu’auparavant, certes ! On fait ce que faisaient les constructeurs de cathédrales, on construit quelque chose dont on ne verra jamais la fin. 

Vous avez déjà performé ces extraits littéraires au So Good festival en septembre et lors d’autres évènements. Y aura t-il des nouveautés ? 

C. É. : Ce spectacle a été imaginé par le pianiste engagé Patrick Scheyder du mouvement l'Écologie Culturelle. J’aimerais bien intégrer un ou deux autres textes plus « Génération Z », justement. C’est en cours de discussion.

Pour un soulèvement 
écologique de Camille Étienne, © Seuil

Informations pratiques :

Soirée GenZ’Art au musée d’Orsay, 75007 Paris, le 30 novembre 2023, avec des performances du Collectif Minuit 12 (danse), de Patrick Scheyder (piano et conception), d’Emma Varichon (création mapping), de Camille Étienne et Justine Sène (interprétation de textes pour la défense de la forêt de Fontainebleau de George Sand et un débat final modéré par Hélène Binet, directrice de la communication de Make sense. Accès en achetant un billet d’entrée général au musée, infos

Suivre l’actualité de Camille Étienne : sur sa chaîne Youtube Avant l’orage et son profil Instagram

Essai Pour un soulèvement écologique, 2023 de Camille Étienne aux Éditions du Seuil

Crédits photo de couverture : Camille Étienne 2023 © Fisheye

Alexia Luquet
Journaliste indépendante et réalisatrice vidéo, le travail d’Alexia Luquet pose depuis huit ans son regard aux croisements de l’art, du social et de la planète, avec un œil - critique - sur l’innovation. Ses reportages l’ont emmenée vers des territoires peu couverts en Europe et d’autres plus lointains au Bangladesh et à Hong Kong. Elle consacre également du temps à enseigner l’éducation aux médias et à l’information.
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