« L'écologie fait partie de la culture française »

Millie Servant
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màj en octobre 2022
Augustine Dabout Agreenculture carbo

Penser l'écologie à travers notre Histoire et notre culture, c'est l'ambition du jeune mouvement L'Écologie culturelle lancée par le pianiste et auteur Patrick Scheyder, le géographe Nicolas Escach et l’essayiste Pierre Gilbert. Après la publication d'un manifeste, et l'organisation d'une soirée pendant la Nuit Blanche, le mouvement lance en octobre 2022 un "Mois de l'écologie culturelle" pour sortir de la crise culturelle qui sous-tend la crise écologique. 

Pouvez-vous présenter le mouvement "L’Écologie culturelle" que vous avez co-créé tous les trois ? 

Nicolas Escach : Notre projet part d’un constat clair : la crise écologique est avant tout une crise culturelle. Depuis plusieurs décennies, nous avons été dessaisis d'une partie de notre culture, celle qui nous reliait à nos milieux, et désormais, l'écologie est devenue un sujet qui nous monte les uns contre les autres. Il y a les dogmatiques, les convaincus de l’écologie punitive, celles et ceux qui opposent écologie et social… 

L’écologie souffre d'être coincée entre deux approches : d'un côté, une rationalité froide, des rapports scientifiques et des chiffres ; de l'autre, une émotionalité très forte. On a l'impression que puisque la situation est grave et urgente, nous devrions être dans l'émotion des grandes catastrophes. Nous pensons qu'il faut s’appuyer sur le sentiment d’attachement, plus que sur les émotions. C’est quelque chose de plus solide, de plus robuste, qui permet de se connecter à la question écologique grâce à une chaîne historique culturelle. L'idée, c'est que l’écologie nous rassemble parce qu’elle fait partie de notre histoire et de notre culture, en somme de notre ADN. 

On sait tous que l'écologie est un projet d'avenir. Mais dans quelle mesure fait-elle aussi partie de notre passé et de notre histoire ? 

Patrick Scheyder : Je plaide pour une écologie en 3D, avec les trois dimensions du temps qui associent le présent et le passé, pour construire un futur désirable.  Pour inventer de “nouveaux récits” d’avenir, il faut s’appuyer sur ceux du passé. Or en France, nous avons beaucoup de chance : la culture écologique a été marquée par des personnalités fondatrices de notre culture. Je pense à Jean-Jacques Rousseau, Léonard de Vinci, George Sand, Victor Hugo, ou au grand historien du 19e siècle Jules Michelet. Ils font tous partie des premiers auteurs écologiques. George Sand est d'ailleurs l'autrice de la première tribune écologique et éco-féministe en France, dès 1872 dans le journal Le Temps.

On a l'impression que puisque la situation est grave et urgente, nous devrions être dans l'émotion des grandes catastrophes

Nicolas Escach

La Révolution française aussi a porté la vision naturaliste très haut. À cette époque, la nature était perçue comme une source de vertu, alors que la civilisation, notamment monarchique, était libertine et non-vertueuse. La terre était une valeur sûre, de référence et de tempérance. Dans le calendrier révolutionnaire, les mois de l’année étaient nommés d’après les événements météorologiques (Ventôse, Pluviôse,...) et tous les jours de l'année de nom, de céréales ou de fruits (jour de la patate, jour du lin, jour de la betterave…). Enfin, la Révolution française était basée sur une idée du droit naturel. Si les hommes naissent libres et égaux, c’est "par nature". 

Pourquoi les écologistes ne s’appuient-ils pas sur cette Histoire aujourd’hui ? Tout le monde aime Victor Hugo, George Sand ou La Fontaine. Ils parlent à l’imaginaire des gens, alors que les scientifiques du GIEC leur paraissent inaccessibles. Je crois que l’écologie du pas-de-la-porte, celle qui parle à notre culture est essentielle. L’art et la culture permettent de toucher le cœur, ce qui n’est pas l’objet de la science. C'est aussi étonnant qu’on ait préféré rattacher l’écologie à des penseurs venus d’Amérique du Nord comme Thoreau. David Thoreau est quelqu'un de très bien, mais pourquoi n’utiliser que des exemples venus d’ailleurs quand on a déjà tout dans notre propre culture ? 

Or en France, nous avons beaucoup de chance : la culture écologique a été marquée par des personnalités fondatrices de notre culture.

Patrick Scheyder

Pourquoi a-t-on besoin de cette Histoire et de ces référents culturels ? Après tout, la science a parlé, a-t-on besoin de plus pour devenir écolo ?

Pierre Gilbert : L'urgence écologique, quand elle est expliquée à travers les rapports de l'information scientifique, ne touche qu'une partie de la population seulement. Plus précisément, environ 20 % à 30% de la population, et plutôt les plus diplômés. Les 70% à 80% restants ont un rapport beaucoup plus émotionnel à l'écologie. La question c'est donc : pourquoi nous, les 20% surdiplômés qui constituons le gros des troupes du mouvement écologique, n’arrive-t-on pas à parler aux autres ? Depuis trois ans, tout le monde s'accorde à dire qu'il faut de nouveaux récits. Tout le monde admet qu’il faut toucher l'émotionnel en plus du cerveau rationnel. 

L'urgence écologique, quand elle est expliquée à travers les rapports de l'information scientifique, ne touche qu'une partie de la population seulement

Pierre Gilbert

Pour comprendre pourquoi l'émotionnel est important, un tour par la neuroscience peut être utile. Les neurosciences nous ont appris qu’il y a trois parties dans notre cerveau : le cerveau reptilien et le système limbique sont les deux parties les plus archaïques et les plus au centre du cerveau, et le siège de tous les réflexes vitaux et aussi des émotions. Ces deux parties-là fonctionnent avec des images et des émotions. Ça se comprend assez bien : quand on était dans la savane, on avait besoin que des images - la vision d'un animal dangereux par exemple - suscitent des réactions fortes et rapides. 

Le cerveau rationnel – le néocortex – est apparu bien plus tard dans l'évolution. Lui, son langage ce ne sont pas les images ni les émotions mais le verbal, la logique. Or le système éducatif, à fortiori en France, sur-encourage cette partie-là, et elle s'en retrouve très valorisée socialement. Mais il n'y a qu'une petite partie de la population qui a vraiment misé entièrement sur son néocortex ; la majorité a développé d'autres formes d'intelligence, plus liées au centre du cerveau. On ne gagnera la bataille culturelle que lorsqu’on saura provoquer des images et des émotions chez les individus. Mais il n'y a pas de formule unique qui marcherait pour tout le monde. Il faut donc multiplier les récits pour être sûr de toucher le plus grand nombre. 

C'est donc là qu'intervient la culture, c'est ça ? D'ailleurs, quelle définition donnez-vous à « la culture » ?

Nicolas Escach : La culture, c’est trois choses. D’abord, c’est un ancrage : une culture n'est pas la même d'un endroit à l'autre. Ensuite, c’est un sentiment. Pas de l'émotion, pas de la rationalité, mais un sentiment profond et durable qui se construit par le temps. Enfin, c'est un destin commun, c’est ce qui fait vivre ensemble.

Patrick Scheyder : L’art est un de ces rares moyens qui peuvent associer les gens, parmi les autres vecteurs que sont la religion, la politique ou le sport. L’écologie doit s’en saisir pour mobiliser. Il faut activer des récits communs, comme l'ont fait d’ailleurs – avec leur style – les néolibéraux. Les écologistes auraient tort de prendre les libéraux pour des imbéciles ! Ce qui a fait le succès du libéralisme, c’est de faire des promesses. C’est l'un des premiers à se servir des biais cognitifs, de les exploiter, à utiliser intelligemment – hélas ! – notre psychologie. Le libéralisme a fait la promesse d’un mieux vivre sur terre. Il a cultivé des imaginaires pour porter cette promesse, avec l’aide des publicitaires. L’écologie ne peut pas se dispenser de le faire à son tour, mais avec des objectifs différents. L'art et nos référents culturels ont ici un rôle essentiel à jouer.  

Vous l'avez dit : toute la matière nécessaire à l'élaboration d'un bagage culturel écologique, nous l'avons depuis longtemps. Comment expliquer que nous l'ayions oubliée ? 

Pierre Gilbert : Certains – notamment chez les plus jeunes – pensent que l'écologie a seulement une trentaine d'années. Ils oublient qu'elle a de multiples profondeurs qui remontent aux années 50-60. Cette amnésie a été pensée et mise en place. Dans les années 70, il y avait une fantastique mobilisation : le Jour de la Terre rassemble des millions de personnes dans le monde, Carter fait installer des panneaux photovoltaïques sur la Maison Blanche, on s'apprête à lancer tout un tas de grands programmes de transition énergétique… Mais quelques années seulement après, les lobbys – notamment des majors pétrolières – se sont mobilisés pour distiller du doute climatique. Ça a arrangé beaucoup de personnes à l'époque. Résultat, ça a provoqué une première amnésie dans laquelle on est encore aujourd’hui. On a perdu 30 ans.

L’écologie du pas-de-la-porte, celle qui parle à notre culture est essentielle.

Patrick Scheyder

L'autre facteur expliquant cette amnésie, c'est la rupture intergénérationnelle. Ceux qui ont 70 ans votent en bloc pour la continuité du système néolibéral qui a pourtant démontré son incapacité à régler le problème climatique. Le vote des moins de 35 ans, c’est l’exact opposé. Cela s'explique sûrement par le traumatisme de la seconde guerre mondiale, qui a poussé ses contemporains à protéger les enfants nés après-guerre (les fameux baby-boomers) en ne leur transmettant surtout pas l’héritage d’un passé traumatique. Ce n’est donc la faute de personne, mais un effet du système, de ses logiques de marché derrière, de son histoire. Et maintenant, c'est tout ça que nous devons déconstruire.

Nicolas Escach : Après la guerre froide, le monde était plongé dans un néant culturel. Il n'y avait plus les deux blocs culturels, les religions reculaient, les sociétés se mondialisaient et se diluaient dans de grands ensembles englobants… Dans ce vide identitaire, l'écologie ne s'est pas posée comme comme un nouvel élan. 

Le récit libéral est à bout de souffle aujourd'hui. Comment achever sa déconstruction ? 

Pierre Gilbert : La force du néolibéralisme, et du capitalisme en général, ça a été de dire : achetez un maximum de biens, gonflez votre confort matériel, gravissez les échelons de la pyramide de Maslow, et vous obtiendrez le bonheur. Sauf que la vraie source du bonheur, c'est de sécuriser ses liens affectifs. Aujourd'hui, il y a tout un pan de la consommation qui est ostentatoire : l'objectif n’est pas de posséder mais de plaire. On achète pour sécuriser ses liens affectifs. 

Le libéralisme est l'un des premiers à se servir des biais cognitifs, de les exploiter, à utiliser intelligemment – hélas ! – notre psychologie

Patrick Scheyder

Aujourd'hui, on doit renverser ce constat : admettre que le bonheur n’a pas besoin de passer par des biens matériels, des flux polluants. Or depuis trois ou quatre ans, on observe un vrai basculement culturel. Même au sein des grandes entreprises, les individus ont pris une claque – par exemple à l'occasion d'un visionnage d'une conférence de Jean-Marc Jancovici – et depuis ils ont avancé sur le sujet de l’écologie. Depuis deux ou trois ans émerge aussi de manière massive une sorte d'appel à la spiritualité sous toutes ses formes (yoga, alimentation, activités manuelles, etc.). La quête de bien-être et de sens est amorcée. À la question « qu'est-ce qui rend heureux » les individus sont enfin en train de remplacer « les biens » par « les liens ».

Millie Servant
Millie est journaliste et rédactrice en chef. Elle défend un journalisme écolo, joyeux, sans anxiété ni techno-solutionisme.
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