L’ex-gardienne en montagne devenue libraire : Karine Depeyre ou les lieux refuges

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màj en novembre 2025

Elle a fait des études de langues étrangères appliquées et rénovation de bâtiments historiques, s’est passionnée pour une abbatiale bretonne avant d’être piquée par le virus de la montagne. De refuges en rencontres, et face aux sommets qui changent, la pyrénéenne Karine Depeyre a fini par réaliser un vieux rêve : devenir libraire en zone rurale. Accès à la culture, rareté des espaces de dialogue, besoin de connexion à la nature, autant de sujets qui animent cette très sympathique férue de livres entre les rayons du Kairn dans les Hautes-Pyrénées. Que peut une libraire (écolo) à la campagne ? Beaucoup selon Karine ! Portrait d’une humaniste.

Festival Le murmure du monde 2024, devant Le Kairn © Le murmure du monde

Le Mont Karine

La visio a dû être repoussée. Karine était en montagne, sans ordinateur. Lorsque l’on se retrouve, nos caméras nous jouent des tours mais on prend notre temps. Il y a un sentiment immédiat de sérénité au contact de cette pyrénéenne d’adoption. Ce calme lui vient peut-être de son enfance puis de ses étés à Rosières, en Haute-Loire, à 20 kilomètres du Puy-en-Velay. Ses parents vivent dans une maison isolée. Ado, elle part déjà se balader seule : « J’allais me perdre. J’emportais une carte que je n’ouvrais qu’en cas d’extrême urgence, j’étais comme happée, je ressentais le besoin d’être le plus neutre possible ». L’un de ses trajets favoris dépasse une ancienne voie ferrée menant à une colline. « Mes parents l’ont rebaptisé “Le Mont Karine”, je n’ai jamais cherché son vrai nom. Savoir qu’ils m’ont associée à une montagne me touche beaucoup. Cet endroit a nourri tout mon rapport avec la nature ». 

La jeune-fille déménage à Saint-Étienne puis à Paris et Toulouse pour ses études en langues étrangères appliquées et conception mise en œuvre de rénovation architecturale en milieu rural. La jeune-femme se passionne pour les lieux chargés d’Histoire. Sa première mission à l’abbaye cistercienne du Relec en Bretagne, dans les Monts d'Arré, l’enchante, tout comme la région. Elle y fait notamment la découverte du pionnier des cafés librairies en France, le Caplan & co -fermé il y a peu. Le concept lui plaît, elle s’imagine déjà ouvrir son propre lieu mais un ami lui propose une saison en refuge. Karine délaisse alors les pierres centenaires pour celles, millénaires, des montagnes. L’hiver 1996 elle devient aide gardienne à la Grange de Holle dans les Pyrénées, puis au Marcadau l’été suivant. « Le déclic », dit-elle. 

Ravin de Corbœuf à Rosières en automne (Haute-Loire) © Jackydarne, Creatives Commons

La gardienne et les refuges 

Très vite, Karine postule à des postes à temps plein et décroche son premier contrat dans le massif de Vignemal face au glacier des Oulettes. À l'époque, le géant est encore en pleine forme. « Le pauvre a fondu comme peau de chagrin, il n’en reste plus grand chose aujourd’hui ». Karine est aussi un grand témoin. « Cette montagne a changé dans sa nature et dans sa fréquentation. Il y a une explosion du nombre de randonneur·euses. J’y vois quelque chose de très positif ! Les gens vont rechercher la nature en cette période de doute, mais en contrepartie, les demandes sont différentes. Il faut juste s’adapter, la montagne appartient à tout le monde ». Ces transformations écornent tout de même l’amour de Karine pour l’accueil en altitude. On lui demande souvent : « si t’étais pas pas gardienne, que ferais-tu ? ». À chaque fois, la jeune-femme repense au Caplan mais la future libraire n’est pas encore prête à sauter le pas. Pour l'instant elle s’occupe des marcheur·euses.

Un jour de 1999 un certain Léon qui traverse les Pyrénées à ski fait escale aux Oulettes. Il travaille dans l’aérospatial et, quelques randonnées plus tard, quittera son poste pour rejoindre Karine. Le couple s’installe dans un nouveau refuge, puis arrive là où son conjoint officie toujours, Pombie -arrêt obligatoire pour préparer l’ascension du mythique pic du Midi- où naîtra leur fille Malou. Karine est heureuse, regarde son enfant s’épanouir sur les sentiers mais assiste à l’arrivée du portable et d’internet dans leur vie avec certains regrets. « Pendant longtemps, on n’a pas eu de point de recharge. Un copain avait bricolé une bicyclette, il fallait pédaler pour avoir de l’électricité, c’était très convivial. Aujourd’hui, la première chose que j’entends au refuge c’est : "Excusez-moi, où est-ce que "ça passe", je dois téléphoner pour dire que je suis bien arrivé·e". Je comprends mais ça casse un peu l’ambiance ». La montagne change, le projet de librairie, lui, poursuit son ancrage.

Karine, Léon et Malou devant le refuge de Pombie © Karine Depeyre

Éthique du partage

Karine est du genre à anticiper. En 2014, elle suit une formation accélérée à Paris, Créer ou reprendre une librairie, de L’École de la Librairie à Maisons-Alfort, quinze jours couplés à des stages. Elle remplit alors ce qu’elle appelle « ses petits dossiers ». « Depuis des années, j’écrivais des listes. Il y avait les livres que je voulais absolument avoir, la décoration, la législation, des infos sur la comptabilité, des informations variées. Le jour où j'ai décidé de me lancer, ces dossiers étaient bien épais ! ». Karine commence à chercher un endroit où poser ses valises. « Rien ne se libérait et puis je passe devant un bistrot à reprendre. Je me renseigne, la Mairie voulait absolument un projet culturel. Ça tombait bien ! ». La municipalité la soutient, des copains investissent et Karine embarque dans l’aventure une amie diplômée dans l’édition. « On a passé des heures et des heures à dire "on prend ce titre, pas celui-là" ». Elles finissent avec 3 800 titres. « On en prenait certains pour se faire plaisir. Je pense par exemple à Transcription musicale de la structure des arbres de Giuseppe Penone. Le livre raconte le travail d’un artiste italien qui lit des partitions dans les veines du bois. On pensait que ça n'intéressait personne, on en a vendu rapidement vingt. Pour une petite librairie, c’est énorme ! ».

Le Kairn (mélange entre la première lettre du prénom de sa propriétaire et le mot cairn, désignant une pyramide de pierres érigée par les explorateur·rices, NDLR) ouvre à Arras-en-Lavedan en mai 2017. Le compagnon de Karine garde le refuge et leur fille navigue entre les deux. Dans la vallée, le succès est immédiat. « Je nous imaginais travailler à deux l’hiver et trois l’été. J’étais à côté de la plaque, on passe de cinq à onze ». Non seulement les 600 habitants du village se pressent mais certain·es font plus d’une heure de route pour flâner entre les livres et profiter du bistrot. « J’ai toujours voulu marier les deux. Discuter d’un livre en buvant un café ou en mangeant un petit truc c’est plus agréable ». On lui demande comment elle choisit ses produits, si elle y met autant de soin que pour la littérature et les essais. « On aurait voulu être 100 % local et bio mais c'était mission impossible si l’on voulait garder la seconde activité et des tarifs accessibles à tou.tes. On propose un repas à 13 € dès qu’il y a une rencontre, on rapproche les tables, on est ensemble. L’éthique, c’est aussi le partage ». Karine insiste sur le besoin de dialogue, au point d’avoir intitulé un rayon Nuances, tolérance et psychanalyse des foules.

Le murmure du Kairn 

Aujourd’hui la libraire avance dans un paysage éditorial mouvant. « Combien de lecteur·ices ne savent pas que certaines maisons ont été absorbées par des grands groupes ». Karine fait notamment référence au rachat par Vivendi et Vincent Bolloré de Hachette regroupant des centaines d’éditeur·rices. « On boycotte les maisons s’affichant ouvertement pour un parti politique que l’on ne veut pas voir au pouvoir. On a renvoyé la majorité des Fayard ». Pas tous. « La philosophe Judith Butler, par exemple, est traduite chez eux. Il faut laisser aux auteur·rices le temps de partir ». L’Occitane ne refusera pas non plus de commander un livre de ces maisons si on le lui demande, mais assure rester « extrêmement vigilante ». Elle préfère mettre en avant les petits éditeur·rices, cite à ce propos la maison Dépaysage « qui parle des peuples autochtones du Nord américain et fait un travail merveilleux ». Karine aime les inviter lors de rencontres et dans un festival dont elle est très fière. 

« Une grande lectrice, Mathilde Walton, venait de s’installer dans la région. Elle avait géré Les Assises du roman à Lyon (devenues le Littérature Live Festival, NDLR) et rêvait de lancer un festival éco-poétique. Nous nous sommes bien rencontrées ». Et voilà Le Kairn partenaire du Murmure du monde, prêt à célébrer sa cinquième édition en juin prochain. À chaque édition, une vingtaine d’auteur·rices se réunissent lors de tables rondes, pièces de théâtre, soirées, concerts, où l’on a pu croiser par le passé les réjouissant·es Nastassja Martin, Cyril Dion, Maylis de Kerangal, Violaine Bérot et Miguel Bonnefoy. « Je ne me risquerais pas à définir l’éco-poésie mais une chose est sûre », Karine éclate de rire, « ce n'est pas de la poésie. C'est plutôt l'immersion de la nature dans la littérature. L'idée du festival est de montrer comment cela peut nous aider à délier nos questionnements sur la vie à la campagne, à la montagne, sur les migrations ». Le Kairn comme un lieu repère et un lieu refuge. Karine en souhaite « beaucoup d’autres ».

Pour aller plus loin : 

Photo de couverture : © Karine Depeyre

Alexia Luquet
Journaliste et réalisatrice vidéo, Alexia couvre des sujets au croisement de la culture, du sociétal et de la planète.
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