
C’est l’une des surprises littéraires de 2024 qui n’en finit pas de faire son chemin : mélusine reloaded (éditions Corti), premier roman de la poétesse Laure Gauthier, qui vient d’être sélectionné pour le Prix du Roman d'Écologie. Dans une France apocalyptique et fasciste pas si lointaine, la fée mélusine, mi-femme mi-serpent, ressurgit. Elle va transformer la région d’Angers, proposer un autre horizon politique et affronter la fin possible de l’humanité. Entre la poésie et le conte, cet ouvrage est d’une magie insaisissable tant qu’on ne l’a pas entre les mains. Carbo tente tout de même de vous en restituer un éclat, en échangeant avec son autrice sur le langage, la nature et les dystopies.
Vous faites partie de la sélection du Prix du Roman d'Écologie 2025. Comment écrire sur ce sujet à une époque où tout semble désespéré ?
Laure Gauthier : Cette nomination est très importante pour moi. J’essaie d’ailleurs de montrer que la disparition du vivant va de pair avec celle de la langue. Au début du livre, la vie est en péril et le langage est froid, tout est oppressant, mortifère. Mais quand on revient vers l’acceptation de la vie et que les animaux ressortent, la langue va mieux et se délie. Pour moi, c’est là où les natures et les cultures se rejoignent. On tolère mieux de tuer ce pour quoi on n’a plus de mots. C’est d’ailleurs pour ça que Trump « tue » certains termes en les interdisant, comme « féminisme » ou « changement climatique ». En parallèle, aujourd’hui on ne fait que nommer et lister ce qui disparaît, et je ne suis pas sûre que ça soit la bonne méthode : on reste très rationnels mais décourageants, j’ai l’impression que ça n’incite pas les gens à l’action. Mais quand on reconnecte un être humain à la nature et à son respect, il peut développer un langage pour prendre acte de ce qui est encore vivant et, sans tomber dans l’idéalisation naïve, le défendre.

Justement, avec ce roman, vous déjouez la dystopie classique en proposant un programme politique qui entraîne des changements.
L. G. : Je lis beaucoup de dystopies anciennes et contemporaines ! Par exemple les œuvres de Volodine ou de Kafka, qui a été un grand émoi : j’étais sensible à sa langue très travaillée. Ce qui m’a justement manqué dans certaines dystopies, c’est l’absence de poésie : pour dire un miroir critique du monde ou un moment de danger, les langues étaient froides et les univers parfois très mortifères. Il m’est arrivé de lâcher des narrations tant j’étais submergée de noirceur. Pour mélusine, je me suis inspirée du romantisme noir, des utopies de la Renaissance ou de l’œuvre de Lucie Taïeb, où souvent la langue ne vient pas faire artifice, mais permet de montrer une part d’humanité menacée et quand même vivante. Car pour formuler une critique aussi sombre que celle du livre sans pour autant baisser les bras, on doit avoir un horizon. Je n’ai pas pu lâcher cet espoir-là.
« L'idée est de faire quelque chose ensemble, même de façon imparfaite, même en boitant, même s’il reste trente ans à vivre. »
mélusine arrive dans un monde saturé de technologie, de surveillance qui passe pour de l'esthétisation. Pourquoi avez-vous adopté cette position ?
L. G. : J’essaie de ne pas être dans la méfiance, de saluer l’inventivité humaine et de ne pas tomber dans le « c’était mieux avant » qui est très nocif. Néanmoins, je regarde en face les dangers écologiques et politiques. La surveillance est le signe de tous les excès au niveau individuel, mais aussi sur le plan politique. Les moyens de cette surveillance sont décuplés aujourd’hui, ce qu’on peut observer en Chine. Il y a quatre ans, j’avais eu une conversation sur la post-démocratie avec un chercheur de l’ENS. Il m’avait indiqué qu’en France, sur les 10 facteurs d’alerte démocratique, aucun n’était dans le vert. Nous étions déjà en post-démocratie ! L’un de ces facteurs était la capacité à ne pas générer et stocker nos données. Je lis aussi beaucoup sur l’intelligence artificielle et je suis stupéfaite de la tristesse des univers visuels que cela génère, ces images fixes ou animées me rappellent l’esthétique mussolinienne et j’en suis sidérée. Dans mélusine, j’essaie de montrer comment ces techniques sont mises au service de la surveillance de la population, aussi bien dans le contrôle des naissances que dans les logiciels espions.

L’un des piliers de cette œuvre est l’hybridité : tant dans sa forme roman-poésie, dans la nature de mélusine qui est mi-femme mi-serpent, dans les solutions que vous explorez…
L. G. : Je pense que l'hybridité est un besoin profondément humain. La vie est complexe, qu’elle soit humaine, animale, végétale ou minérale. L’idée de tension me semble rendre compte de cette complexité. Il n’y a jamais de résolution unique. Il y a une capacité épigénétique de la nature et du vivant à se transformer. Cela pourrait peut-être nous sauver aujourd’hui. Certes, nous avons une capacité mortifère car nous sommes la seule espèce qui détruit son écosystème, mais nous savons aussi très bien bifurquer, nous réinventer… C’est pour ça que la position hybride me semble essentielle et j’ai voulu l’incarner dans les personnages du roman : mélusine est entre humain et animal, comme le jardinier est entre deux genres. La position de l’entre-deux, de l’écart, est une position de vigilance comme le dit le philosophe François Jullien.

Dans une certaine mesure, c’est aussi une façon de regagner une capacité d’action collective : accepter que chaque personne ne fasse pas tout exactement pareil, et faire avec. Dans notre société néolibérale, il y a un principe de contrôle absolu. Donc l’idée est de faire quelque chose ensemble, même de façon imparfaite, même en boitant, même s’il reste trente ans à vivre. Dans la dernière partie, je quitte et l’utopie et la dystopie pour aller vers le concret, une expérience de la décroissance du moi, une tentative de vivre en commun. La dimension utopique du conte, c’est d’inventer ce commun, une autre façon d’habiter le temps.
Justement, un sujet exploré avec nuance est le rapport à la fin, de la vie comme de l'humanité. Vous parlez d’acceptation, mais pas de résignation. Comment trouver cet équilibre ?
L. G. : À la fin de l’histoire, je bifurque du conte pour que mélusine entre dans le temps humain. Il m’est apparu assez vite qu’un de nos enjeux modernes est d’accepter de mourir et de vieillir. C’est ce que la société libérale ne tolère pas. Alors qu’il n’y a rien de moins mortifère que le deuil et la mort, si on les accepte. Le problème du fascisme et du néolibéralisme, c’est qu’ils sont mortifères.
Aujourd’hui, les corps et les psychés humains sont en souffrance et nous détruisons énormément d’espèces. Soit nous entrons dans une représentation de l’angoisse de fin du monde, soit nous continuons de consommer jusqu’à éclater dans un déni absolu. Une troisième voie existe : pour moi, paradoxalement, cette voie la plus optimiste et triste est celle du lâcher-prise et de l’acceptation. Car nous sommes dans une société de contrôle. À la fin, mélusine ne contrôle plus ses administrés et décide de leur faire confiance. Elle devient une femme âgée qui va mourir. Comment l’écrire à ce moment-là ? J’ai voulu aller vers l’absence de déploration du passé, sinon on ne s’en sort pas. Je pense que quelqu’un qui a conscience du vivant et de sa fragilité traite mieux son entourage. Alors très naturellement, l’acceptation de la fin de mélusine n’est pas une résignation, d’autant que le dernier chapitre la suit au plus près, de façon incarnée. Le programme écologique et utopique de mélusine devient à la fin une adresse au lecteur, un encouragement à davantage d’autogestion.
mélusine reloaded, Laure Gauthier, éditions Corti, 120 pages, 17 euros







