Léa Habourdin, images fragiles du vivant en danger

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màj en octobre 2025

La photographe Léa Habourdin s’est d’abord intéressée à notre relation au monde sauvage et à notre désir de survie. Suite à un premier travail autour des survivalistes, elle a ensuite parcouru les forêts françaises à caractère naturel pour les photographier et produire des images éphémères à partir de pigments issus de végétaux, créant ainsi un nouveau rapport à l'image et au spectateur. Entretien.

Contes de la fin du monde (survivaliste), © Léa Habourdin

Tu développes un intérêt pour le monde sauvage et les conditions de survie. Comment as-tu créé Contes de la fin du monde (survivalistes) ? Quel récit proposes-tu ? 

Léa Habourdin : « Contes de la fin du monde » est un projet pour lequel j’ai publié deux livres : Survivalists en 2017 chez Fuego Books et Sur les ruines (d’un futur que nous ne verrons pas) en 2018 aux éditions Mille Cailloux. Collapsologie, fin du monde, sixième extinction de masse, il n’était plus un média qui ne nous annonçait pas que nous courrions à notre perte. Nous avions vu les ours polaires affamés sur un morceau de banquise à la dérive, les abeilles mortes par milliers, les tortues de mer étouffées par du plastique. J’avais le sentiment que, plutôt que de regarder de loin des gens se préparer à une apocalypse, nous glissions tous et toutes vers un « devenir survivaliste ». C’est pourquoi, plutôt que d’adopter une approche documentaire et didactique, j’ai voulu construire un récit. Une nouvelle, Prévoir, accompagne le premier livre.

Les listes de choses à avoir pour survivre en milieu hostile me fascinent, elles sont si longues qu’elles en deviennent vaines et presque poétiques. Prévoir, voir avant, c’est vivre aux aguets d’une catastrophe et je pense que nous y sommes contraint·es. Il y a, sans aucun doute, une fascination pour les personnes capables de survivre en milieu hostile. Les émissions sur ce sujet sont pléthores et je me demande ce que ça touche, chez nous humain·es, ce besoin de voir des gens survivre à une nature hostile ? Cette fascination est, bien sûr, en lien au besoin d’un retour néo-romantique contemplatif à la « nature » - même si cette idée de nature, en opposition à la culture, a fait son temps.

Quelle a été ta première rencontre avec la forêt ? 

L. H. : Sur les ruines (d’un futur que nous ne verrons pas) est un livre qui parle de l’artisanat de la survie. Faire des nœuds, choisir le bois pour faire un feu, construire un abri, sont des gestes simples et beaux. J’ai pensé aux cabanes, celles qui nous permettent d’être, un temps, à l’intérieur de la forêt tout en s’en protégeant. Il y a celle d’Henry David Thoreau bien sûr mais j’ai surtout pensé au chalet-cabane de l’héroïne du Mur invisible de Marlen Haushofer, un endroit qui devient toute sa vie.

Images-Forêts, © Léa Habourdin

Ce travail sur la forêt, j’y suis venue progressivement, ramasser le bois pour faire un feu, trouver les éléments pour construire une cabane, je voulais trouver ce même geste pour la photographie et c’est par la cueillette que ça m’est apparu. Le Collège International de Photographie du Grand Paris venait de lancer un appel à projet de recherche autour de la photographie anté-numérique [mouvement de retour à une slow photographie, et à la matérialité des images, NDLR]. Dirigée par Michel Poivert, Étienne Hatt et Aurélie Pétrel, nous avons été deux à recevoir cette bourse cette année-là. Elle m’a permis de commencer les expérimentations de tirages à base de chlorophylle, des anthotypes.

De quelle manière as-tu entrepris ton enquête photographique autour des forêts primaires ? 

L. H. : Je suis tombée sur un article de la revue Diversity & Distributions, écrit par un panel de chercheurs et chercheuses qui s’interrogeaient sur l’existence de forêts primaires [une forêt qui n'a été ni exploitée ni défrichée par l'homme, NDLR] en Europe. En creusant, j’ai découvert les forêts à caractère naturel et contacté des conservateurs·trices de réserves naturelles. J’ai commencé dans les Vosges, le travail était double : il y avait à la fois la prise de vue mais aussi l’échange avec les conservateurs·trices, car j’ai besoin de comprendre en profondeur un sujet pour pouvoir travailler. 

Il a fallu demander des autorisations préfectorales, car ces lieux sont, pour la plupart, interdits aux promeneurs. L’été 2020, je suis partie suivre une palanquée de scientifiques chargés de mesurer le degré de naturalité d’une forêt à caractère naturel du Queyras. 

Les anthotypes ont la particularité d’avoir une durée de vie très courte en fonction du temps d’exposition à la lumière. Quelle relation as-tu avec ces œuvres vouées par nature à disparaître ? 

L. H. : Un anthotype, du grec antos, la fleur, est le fait d’utiliser le caractère photosensible de la chlorophylle des plantes pour réaliser des tirages photo. C’est donc une technique qui est liée à une certaine saisonnalité : en hiver, sans chlorophylle, impossible d’obtenir des images. Lors de mon exposition aux Rencontres d’Arles 2022, mes anthotypes étaient exposés derrière des volets opaques à la lumière. J’avais écrit un texte qui expliquait que ces tirages étaient très sensibles à la lumière et qu’on pouvait choisir d’ouvrir les volets tout en sachant qu’on allait tuer petit à petit les tirages ou alors, on pouvait choisir de ne pas les regarder et de préserver l’image. 

L'exposition de Léa Habourdin aux Rencontres d'Arles 2022

De quelle manière cela te permet-il d’engager une attention encore plus aiguë chez le spectateur ? 

L. H. : Cette expérience du choix (regarder et tuer ou ne pas voir et préserver) c’est aussi une réalité pour beaucoup de lieux abîmés par notre passage. Le dispositif que je mets en place a un pouvoir étonnant sur les visiteurs et visiteuses, le débat se fait, la culpabilité de l’impact rapporté à notre propre plaisir est difficile à démêler.

Je me souviens d’une exposition que j’avais vu au musée du Jeu de paume où il y avait un tirage ancien très fragile recouvert d’un rideau avec un cartel expliquant que sa fragilité et son ancienneté ne permettait pas qu’il soit exposé trop longtemps à la lumière de l’exposition. Je me souviens de m’être posé la question du temps que je m’accorderais à regarder l’image et de l’émotion que cela faisait, à s’accorder un moment qu’on estime « juste ». 

L'exposition de Léa Habourdin aux Rencontres d'Arles 2022

Tu te confrontes à une œuvre qui disparaît. Quel est ton positionnement vis-à-vis de ta pratique photographique ? 

L. H. : J’ai grandi au moment où la photo était majoritairement du diasec, 4 mètres sur 12, pas du tout biodégradable. Je prends le contrepied de l’artiste qui ne veut pas que son œuvre disparaisse car je pense au contraire que rien ne reste. Je me pose la question d’une certaine humilité face à la disparition de mon travail artistique. J’aime penser à l’œuvre comme quelque chose de périssable, la périssabilité de ce qui apparaît comme persistant.

Tu as décidé d’utiliser une technique de tirage aux pigments végétaux sur papier coton. Comment choisis-tu les couleurs de tes images ? Sont-elles liées aux végétaux des lieux que tu as explorés ? 

L. H. : Sur les sites naturels, il était interdit de prélever des plantes. J’ai donc collaboré avec Michel Garcia, spécialiste de la teinture végétale, et avec l’entreprise Whole, qui extrait des pigments à partir de déchets alimentaires. On peut faire un très joli vieux rose avec des peaux d’avocats par exemple. J’adapte les pigments en fonction de leur teinte, et en fonction de ce que je veux montrer dans les images.

Peux-tu nous parler de ta série Avec (with)

L. H. : Lors d’une résidence dans le Vercors, je n’ai pas eu accès à la forêt protégée. J’ai alors exploré d’autres forêts qui, bien que non classées, avaient une importance pour ceux qui les parcouraient. J’ai trouvé ce rapport de l’humain·e à la forêt, très beau, nourri d’histoires individuelles, et d’envie de le partager. Ce projet se compose d’images teintes sur tissu, un support qui m’intéresse pour sa manière d’absorber l’image, le format est plus petit, plus « préhensible », et me permet de grandes installations de 100 à 250 images.

Série Avec (with), © Léa Habourdin

Sur quels projets travailles-tu en ce moment ?

L. H. : Je travaille sur un projet en Lituanie autour des « dunes qui se promènent », des dunes mouvantes qui, par le passé, ont englouti régulièrement le même village. Grâce notamment aux femmes qui les ont fixées en plantant des végétaux, ce phénomène a finalement été maîtrisé. J’ai teint mes images sur du lin tissé en Lituanie, que j’ai cousu ensuite à la manière d’un patchwork. L’installation a été présentée pour la première fois à Mulhouse en septembre 2024, grâce à la commissaire d'exposition Sonia Voss. L’ensemble des dunes faisait 2m50 sur 5m de long et le vent faisait légèrement bouger le lin, c’était magnifique.

Quel est ton positionnement en tant qu’artiste autour des enjeux climatiques et de la préservation de la biodiversité ? 

L. H. : Je fais très attention à ne pas donner de leçons aux autres, ce qui m’intéresse c’est de planter la réflexion et l’échange et de l’observer grandir. J’ai récemment demandé au poète Jean-Christophe Bailly, qui aime tant le vivant, comment est-ce qu’il faisait pour ne pas perdre espoir. Sa réponse : « On ne tient qu’en installant des pôles de résistance et en écoutant les déclarations d’intensité du monde des vivants ».

Pour suivre le travail de Léa Habourdin :

Pauline Lisowski
Pauline Lisowski est critique d'art et commissaire d'exposition, intéréssée par les relations entre art, nature, paysage et écologie.
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