Damien Rietz : Quand la photographie prend les « températures anormales » 

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màj en mars 2024

Entre 2019 et 2023, Damien Rietz a sorti son appareil pour documenter des scènes de la vie quotidienne lors de journées où la température affichait +6 ou -6 par rapport à la normale. Il leur a ensuite donné vie sous forme de cartes postales, où un certain « Jean » se rappelle cinquante ans plus tard de son existence en 2023. Nous avons rencontré le photographe pour en savoir plus sur ce projet. 

La série « Températures Anormales » se présente sous la forme d’une boîte à souvenirs qui contient des papiers et des cartes postales. Quand on l’ouvre, on lit : « Photographier le changement climatique, c’est parler du passé avec un langage qui ne se conjugue qu’au futur. » Pouvez-vous nous en dire plus ?

Damien Rietz : Cette phrase m’est venue à force de faire le bilan des événements climatiques passés, tout en me demandant si cela sera notre avenir. Durant l’été 2019, quand j’ai commencé mon travail, on était en pleine canicule à Paris, et je me suis alors interrogé sur ce qu'y serait le futur. Dès qu’on se renseigne sur le changement climatique, on se rend compte que ce sera une généralité, et cela m'a directement influencé. Dans ma photographie, je cherche à capter le moment qui symbolise ce que sera le futur.

J’ai le sentiment, peut-être très personnel, que le passé proche s’éloigne vite. Mais il me semble que c’est peut être lié au changement climatique qui a cette propension à être invisible, latent. On l’oublie si facilement…

Le 02 octobre 2023 © Damien Rietz
Le 19 juillet 2022 © Damien Rietz

Vous étiez géographe avant d’être photographe. Est-ce que cette formation précédente influence votre façon de travailler ?

D. R. : Complètement. Je n’aurais jamais eu l’idée des « Températures Anormales » sans cela. Mon appétence pour les bases de données a fait grandir le projet, et c’est quelque chose que j’ai acquis avec les cartes, avec le fait de transformer des tableaux Excel en quelque chose de visuel.

Je me suis lancé en photographie précisément pour documenter le dérèglement climatique, et avoir fait de la géographie m’a permis de faire mûrir mon message. Cela m’est parfois reproché lorsque je présente la série, car je parle plus d’environnement que de photographie en elle-même. Il faut savoir que le monde de la photographie - sans doute à l’image de la société - n’est pas forcément sensibilisé aux enjeux du changement climatique. Pour couvrir le conflit en Ukraine ou celui en Cisjordanie par exemple, il faut mieux aller vite sur le terrain, et donc prendre l’avion.

Qui est ce Jean qui signe les cartes postales ? Il semble assez nostalgique, mais plus de sa vie personnelle que du climat qui a changé sous ses yeux.

D. R. : Jean c’est le prénom le plus porté de France, un prénom qui se réfère à une espèce de nostalgie. Le texte est un peu de l’autofiction, entre des choses que j’ai vécues, l’expérience de ma famille, de mes amis… Dans les cartes postales, les événements relatés sont de l’ordre de l’intime et du quotidien. J’ai voulu retranscrire le fait que notre vie personnelle prend très souvent le dessus sur le changement climatique.

« Ce qui m’intéresse, c’est de parler de l’invisible, de ce qui se passe en France, et pas seulement de catastrophes spectaculaires à l’autre bout du monde. »

Damien Rietz
Le 16 juin 2021 © Damien Rietz

Comment réalisez-vous les photos et leur sélection ? Partez-vous en « expédition » dès qu’un événement météo est annoncé ?

D. R. : Je suis un chasseur d’événements extrêmes (rires). J’ai mis des alertes sur des sites de météo et je me déplace en fonction : parfois ça marche, parfois pas. J’étais par exemple allé à Agen un jour où on prévoyait +6 degrés. Quand je suis arrivé, il faisait gris, tout le monde était en blouson.

C’est la différence entre météo et climat : il y a une incertitude dans les prédictions météorologiques, mais ce qu’on ne peut plus nier c’est que la récurrence de phénomènes climatiques extrêmes augmente, et que le chaud intense est plus courant que le froid intense. Il est de plus en plus courant de voir des mois de décembre sans neige, mais ça ne veut pas dire qu’il n’y en aura pas cette année.

Je prends beaucoup de photos à Paris parce que j’y vis, mais aussi en région parisienne, à Grenoble, ou dans des lieux où je me rends suite à une canicule ou un incendie. Ce qui m’intéresse, c’est de parler de l’invisible, de ce qui se passe en France, et pas seulement de catastrophes spectaculaires à l’autre bout du monde.

Le 31 décembre 2022 © Damien Rietz
Le 24 août 2023 © Damien Rietz

J’ai à présent une base de 1500 photos de jours anormaux et j’essaie de choisir des images qui dialoguent entre elles. Je suis très influencé par cette phrase d’Alec Soth, un photographe de l’agence Magnum, qui dit : « la photographie est un langage ». Pour moi, cela signifie que l’on peut faire passer des messages, des émotions, en séquençant les photos.

Ensuite, le choix et l’arrangement dépendent aussi du mode de diffusion, je n’organise pas les clichés de la même façon pour une exposition ou pour le livre sur lequel je suis en train de travailler (Damien Rietz va sortir prochainement un livre sur ces cinq années de travail aux éditions Hemeria NDLR).

Les couleurs des paysages sur les cartes postales sont modifiées en fonction des écarts de la température à la normale. Est-ce une façon de rendre visible le changement climatique dont les figures humaines sur les photos semblent très bien s’accommoder ?

D. R. : L’idée de coloriser est venue des vieilles cartes postales. Je les chine en brocante, et je suis fasciné quand je vois comment leur design évolue avec le temps. Cela me permet de placer le projet dans un contexte ancien, de faire du passé récent un passé très lointain.

Mais c’est ma formation en cartographie qui a fait que j’ai voulu appliquer un gradient de couleur, comme sur les cartes où l’on indique la densité de population de cette façon. Ça a été un gros travail de construire ce filtre pour que les couleurs rendent bien ensemble.

Quant aux figures humaines, elles sont isolées dans le paysage, et je les traite à part en ce qui concerne la couleur. Je veux détacher l’homme de son environnement, souligner que c’est ce dernier qui restera et pas nous. Pour cela, je commence par effacer les figures de l’image puis je les replace en collage avec un effet de transparence. Cela peut donner l’impression que les humains sont estompés dans les images. Je trouvais ça intéressant que les spectateurs se demandent pourquoi les gens disparaissent.

Le 16 juin 2022 © Damien Rietz

Je veux créer une prise de conscience chez celles et ceux qui regardent les photos, je ne suis pas dans une critique frontale comme Martin Parr, mais ce n’est pas non plus innocent quand je montre des gens qui bronzent sur une pelouse en mars.

Le 29 mars 2023 © Damien Rietz

En attendant la sortie de son livre, vous pouvez retrouver le travail de Damien Rietz par ici :

Crédits image de couverture : Le 25 juin 2023 © Damien Rietz

Renée Zachariou
Renée est autrice et plume freelance. Elle écrit sur la technologie, les esprits et la nature.
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