Atome 33 : au Québec, la lutte contre « le roi des poisons » 

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màj en mars 2025

Ancien salarié d'Amnesty International France, Grégoire Osoha, désormais journaliste indépendant, publie Atome 33 (Éditions Marchialy), une enquête coup de poing sur la pollution à l’arsenic du géant minier Glencore, au Québec.

Grégoire Osoha, © Chloé Vollmer-Lo

Ils pensaient que ça allait durer quelques semaines. Initiée en 2019, la lutte de quelques centaines de riverains contre la pollution industrielle de la fonderie de cuivre Horne, au Québec, se poursuit encore aujourd’hui. À cette époque, les habitants de la petite ville de Rouyn-Noranda, à l’extrême ouest du pays, découvrent avec effarement que la fonderie, installée là depuis un siècle, rejette des métaux lourds dans l’air ambiant. 

La Fonderie Horne à Rouyn-Noranda

Pour produire le cuivre, les hauts fourneaux consomment en effet quantité de déchets électroniques venus du monde entier, qui peuvent être largement plus chargés en arsenic – l’atome 33 sur le tableau périodique des éléments chimiques – que les minerais purs. Circuits intégrés de radios-réveils en panne, ordinateurs devenus désuets en raison de l’obsolescence programmée, télécommandes fatiguées… Tout y passe. Une opération légale au Canada mais interdite en Chine, où les concentrés de cuivre importés pour être fondus ne doivent pas être composés de plus de 0,5 % d’arsenic ! 

Les études de santé publique menées en 2018 sont sans appel : enfants comme parents présentent un taux d’arsenic bien supérieur à la moyenne. Cancers, retards dans le développement cérébral et autres joyeusetés médicales sont à craindre. Débute alors le combat de David contre Goliath, celui d’une poignée de citoyens, pas franchement rodés au combat militant, contre une usine appartenant à une multinationale cotée en Bourse et bénéficiant du soutien de l’État. 

Erin Brockovich au Québec 

L’histoire de cette lutte collective fait furieusement penser au film Erin Brockovich, seule contre tous (2000). L’enquête de Grégoire Osoha se dévore d’ailleurs comme un roman policier. On suit pas à pas les opposants et leurs nuits sans sommeil à éplucher des documents, la lâcheté des pouvoirs publics nationaux et locaux, les petites magouilles de l’industrie pour faire disparaître les données gênantes, la consultation publique bafouée, les frictions en interne dès lors qu’apparaît le chantage à l’emploi mais aussi la joie d’être ensemble et l’espoir de l’emporter. 

La construction de l’ouvrage, savamment pensée, alterne entre le récit de la lutte au présent et des détours historiques glaçants. Grégoire Osoha nous emmène d’abord dans le Canada du début du XXe siècle, où des prospecteurs en mal de gloire fouillent désespérément le sol à la recherche de métaux précieux. Après dix années passées à gratter la terre à coups de pioche, l’un d’entre eux, Edmund Horne, finit par découvrir un filon d’où seront ensuite extraites des millions de tonnes de minerais… Bientôt une ville entière s’organise autour de la mine puis de la fonderie, construite à deux pas des habitations. La première coulée de cuivre du site est obtenue en 1927.

Des prospecteurs à l'époque de la ruée vers de l'or de Noranda, © Radio-Canada / BAnQ Rouyn-Noranda

L’ombre du sulfureux Marc Rich 

Au fil des décennies, la fonderie de Rouyn-Noranda s’impose dans le décor. Grégoire Osoha parvient avec finesse à décrypter comment l’entreprise est parvenue à tisser sa toile localement, principalement en embauchant des générations de Rouynorandiens. Bien qu’il s’agisse d’emplois harassants et dangereux, travailler à la fonderie a représenté pour beaucoup une fierté familiale. Afin de s’attirer les bonnes grâces des habitants, la fonderie a également poursuivi une habile politique de mécénat social, sportif et culturel. Alors quand les crises éclatent, rien ne semble vraiment pouvoir ébranler ses fondations. 

Vue aérienne de la ville de Rouyn-Noranda

Dans les années 1980, un militant écologiste s’est ainsi battu pour faire stopper les réguliers épisodes de pluies acides, dont le principal responsable était l’anhydride sulfureux. Au départ, la direction de la fonderie a soutenu mordicus qu’il était impossible de contenir ces fumées toxiques. Sous la pression médiatique, elle finit cependant par trouver un nouveau système à intégrer dans l’enceinte de l’usine. Dix ans plus tard, la bérylliose chronique, maladie pulmonaire incurable, est diagnostiquée chez plusieurs de ses travailleurs. À chaque fois, la fonderie continue sa course en avant. 

Puis s’ouvre le chapitre sur les dessous du capitalisme moderne. L’auteur prend alors le temps de faire un large détour pour raconter qui se cache derrière la fonderie, à savoir Glencore, géant mondial des matières premières. Deux chapitres écrits sur un ton survolté suffisent à brosser le portrait de son fondateur, Marc Rich, homme peu recommandable, véritable requin poursuivi par Interpol, condamné à de multiples reprises dans de retentissants scandales de corruption et finalement gracié, à la fin de sa vie, par Bill Clinton le dernier jour de sa présidence. 

Des assemblées générales lunaires 

Comment faire pour faire entendre sa voix face à une hydre comme Glencore ? Un militant s’y est essayé en allant poser une question sur la pollution de l’air à Rouyn-Noranda lors de l’assemblée générale des actionnaires. Cet épisode, raconté de l’intérieur, est aussi fascinant qu’éprouvant. On y découvre un président de multinationale sourd aux demandes des activistes écologistes, ne perdant jamais son sang-froid face aux multiples atteintes dont son entreprise est accusée. Difficile, en lisant ces lignes, de ne pas songer aux assemblées générales désormais houleuses de TotalEnergies en France…

Des manifestants bloquent l’accès à l’assemblée générale des actionnaires de TotalEnergies à Paris en mai 2022, © AFP

À la lecture d’Atome 33, on pense à d’autres scandales sanitaires, des laboratoires Servier à l'entreprise Monsanto, et l’on se demande à chaque page si nos valeureux lanceur·ses d’alerte finiront par triompher. Spoiler : leur mobilisation citoyenne et médiatique a permis de contraindre la fonderie à réduire les émissions d’arsenic de 100 à 15 ng/m3 maximum en 2027, ce qui n’est pas rien. Pour autant, la fonderie, qui avait prévu de construire des nouveaux équipements moins polluants pour un milliard de dollars, a récemment décidé de repousser ces investissements à plus tard. David s’est bien battu, mais Goliath a toujours de beaux jours devant lui. 

Atome 33, Grégoire Osoha, Marchialy, 224 pages, 20 euros

Lou-Eve Popper
Journaliste depuis 7 ans, Lou-Eve travaille principalement sur l’énergie et l’environnement, avec toujours un pied en économie. Elle collabore également avec Le Monde diplomatique, Reporterre ou encore Alternatives Economiques.
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