Dillon Marsh : quand la photographie matérialise l’empreinte écologique

Sophie Kloetzli
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lecture 6 min
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màj en novembre 2022
Augustine Dabout Agreenculture carbo

Lauréat du Lumen Prize 2022 récompensant les meilleures œuvres d’art numériques, le photographe sud-africain Dillon Marsh s’est fait connaître avec sa série « For What it’s Worth » mettant en scène des sphères représentant la production de mines – actives ou non – dans son pays. Fasciné par les paysages inhospitaliers, l’artiste explore plus largement la relation souvent ambiguë de l’être humain à son environnement naturel. Interview.

Certaines de vos séries rendent compte des impacts de l’industrie minière sur les paysages ou encore du changement climatique sur la fonte des glaciers. Pourquoi la photographie est-elle un médium particulièrement efficace pour éveiller les consciences ?

Dillon Marsh : Je pense qu’avec la photographie, et en particulier la photographie artistique, on est libre d’aborder les choses différemment que dans les médias mainstream par exemple. Les bouleversements qui s’opèrent notamment dans le cadre du changement climatique sont progressifs, mais aussi très loin de nous. En représentant visuellement la fonte des glaciers (à l’aide d’images de synthèse) dans un environnement humain, par exemple, on se rend très vite compte des ordres de grandeur.

série « Counting the Costs » © Dillon Marsh
62,15 mètres cubes - le volume moyen de glace perdue sur le glacier de Tipra Bank toutes les demi-heures, série « Counting the Costs » © Dillon Marsh
Série « Counting the Costs » © Dillon Marsh
Série « Counting the Costs » © Dillon Marsh

Comment avez-vous eu l’idée de représenter les impacts environnementaux sous forme de sphères ? 

D. M. : J’avais lu des choses sur les mines de cuivre en Afrique du Sud. C’est le premier métal qui avait été exploité commercialement avant que l’or et le diamant n’y soient également découverts. À l’époque, le processus était très laborieux : le cuivre y était extrait à la main puis transporté dans des chariots tirés par des bœufs et envoyé en Angleterre pour être traité [la première mine d’Afrique du Sud a été inaugurée en 1852, ndlr]. Je me suis dit qu’il serait intéressant de savoir quelle quantité de métal avait été retirée de chacune de ces mines en Afrique du Sud tout en visualisant le décalage avec l’état actuel du paysage. Plus tard, j’ai repris la même méthodologie pour la série sur les glaciers.

D’autant que la quantité de métaux extraite à tendance à baisser aujourd’hui…

D. M. : À l’arrivée de l’ère industrielle, il est devenu de plus en plus facile d’exploiter des minerais avec une concentration de métaux plus faible. Une teneur de 1,4 % de cuivre est devenue rentable alors qu’au départ, il fallait qu’elle atteigne 14 %. Les progrès techniques ont donné à l’exploitation minière une ampleur encore plus grande.

série « For What it’s Worth » © Dillon Marsh
Mine de Palabora (4,1 million de tonnes de cuivre), extraite de la série « For What it’s Worth » © Dillon Marsh

Qu’il s’agisse de la fonte des glaciers ou de la destruction des paysages par les mines, ces séries nous confrontent directement aux conséquences de nos modes de vie…

D. M. : Il m’est difficile d’aborder le sujet sans en quelque sorte prendre parti, mais je ne cherche pas à imposer quoi que ce soit au spectateur. Ça se ressent dans les réactions que je reçois : certains trouvent que c’est très peu de cuivre par rapport au trou béant et sont alarmés par l’ampleur de la destruction réalisée pour faire du profit ; d’autres trouvent au contraire que ça représente une grande quantité de métal, que c’est une industrie rentable et utile puisqu’on en trouve dans chaque appareil électronique.
Plusieurs de mes séries se sont construites sous la forme de typologies, qui tentent de montrer une forme de répétition, des schémas récurrents. Il s’agit finalement de souligner à quel point ces phénomènes sont répandus. Mais je n’ai photographié qu’un dixième peut-être des mines du pays !

Mes intérêts actuels se focalisent sur des zones inhabitées ou en tout cas difficiles à habiter. Je pense que c’est là que la relation entre la nature et les humains devient plus équilibrée.

Au-delà de la question minière, les interactions entre les infrastructures humaines et l’environnement semblent être un sujet récurrent dans vos séries. Comment percevez-vous cette relation ?

D. M. : Cette relation relie en effet l’ensemble de mon travail. Elle se manifeste d’innombrables façons mais j’ai choisi quelques-uns de ses aspects qui me paraissent particulièrement frappants. Ce processus a commencé avec les antennes-relais de téléphonie mobile déguisées en arbres qui ont fait leur apparition au Cap. Elles m’intriguaient parce qu’elles ne ressemblaient pas vraiment à des arbres. Surtout, elles attiraient encore plus l’attention que si elles étaient restées nues. L’émulation de la nature destinée à apaiser une sorte de désir esthétique m’a paru bien étrange…

Série « Invasive species » © Dillon Marsh
Série « Invasive species » © Dillon Marsh

À partir de là, j’ai commencé à chercher d’autres manifestations étonnantes de la relation que nous entretenons avec notre environnement : d’énormes nids d’oiseaux (des tisserins) sur les poteaux téléphoniques dans le désert du Kalahari, des termitières géantes à Gaborone (Botswana)... Je tâche de capturer l’empiètement de la civilisation humaine sur les paysages naturels. Mais parfois, c’est l'inverse : la nature peut aussi réagir à la présence d’activités humaines. 

Cette relation n’est donc pas forcément destructrice ?

D. M. : Oui, il peut s’agir d’une relation presque symbiotique dans le sens où les humains tirent certains bénéfices de la proximité des termitières par exemple, en fournissant notamment du calcium. En face, les termites profitent également de la nourriture présente dans les environs.

Extrait de la série « Limbo » © Dillon Marsh 
Extrait de la série « Limbo » © Dillon Marsh 

Qu’en est-il des arbres décharnés de la série « Limbo » ? Faut-il y voir une métaphore de l’état actuel du vivant ?

D. M. : Cette série s’inscrit dans un projet assez ambigu. J’étais assez fasciné par ces arbres échevelés et mal en point, mais toujours debouts et résilients. J’aime cette métaphore qui évoque aussi l’espace dans lequel ils se trouvent, à savoir dans la Plaine du Cap (à l’est de la capitale). Celle-ci a une histoire compliquée puisque c’est là qu’à l’époque de l’Apartheid, les personnes noires ont été placées après avoir été évacuées du centre-ville du Cap. Il y a là-bas une sensation de no man’s land, d’entre-deux.

Diamond Coast © Dillon Marsh
Diamond Coast © Dillon Marsh

Vos photographies ont souvent pour cadre des paysages reculés, voire désertés. Qu’est-ce qui vous fascine là-dedans ?

D. M. : Mes intérêts actuels se focalisent sur des zones inhabitées ou en tout cas difficiles à habiter. Je pense que c’est là que la relation entre la nature et les humains devient plus équilibrée. On y trouve aussi des choses visuellement intéressantes. J’aime aussi voyager dans des endroits plus calmes et éloignés, donc c’est en partie lié à une préférence personnelle. En ce moment, je travaille sur un ouvrage intitulé Diamond Coast. C’est une zone en Afrique du Sud un peu à l’écart, semblable à un désert. Jusqu’il y a peu, c’était une région minière. Beaucoup de villes ont été fermées au public et n’étaient accessibles qu’aux personnes travaillant dans les mines du coin. Les mines n’étaient pas aussi impressionnantes qu’ailleurs parce qu’elles ont été recouvertes après leur fermeture mais ces lieux donnent aussi l’impression d’être en quelque sorte dans les limbes. C’est sur cet aspect que je me suis concentré.

Quel rôle les artistes peuvent-ils avoir selon vous face à l’urgence écologique ?

D. M. : Pour ma part, je ne souhaite pas me présenter comme un activiste mais je veux partager certaines réflexions que j’ai sur l’état actuel du climat et de l’environnement. C’est aussi lié à ma personnalité timide, mais je préfère me concentrer sur mon travail et le laisser parler pour moi. Chaque artiste perçoit les choses différemment mais je pense qu’il est important de garder à l’esprit que l’on a ce pouvoir de proposer de nouvelles façons de voir les choses.

Extrait de la série « Assimilation » © Dillon Marsh
Extrait de la série « Assimilation » © Dillon Marsh
Série « Assimilation » © Dillon Marsh
Série « Assimilation » © Dillon Marsh

Image à la Une : « 7,06 mètres cubes - le volume moyen de glace perdu sur le glacier Naradu (Inde) chaque minute », extrait de la série « Counting the Costs » © Dillon Marsh

Sophie Kloetzli
Journaliste indépendante, Sophie écrit sur la crise écologique, la transition énergétique et les technologies.
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