Marie-Luce Nadal : « Je cherche à faire pleurer les nuages »

Pauline Lisowski
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màj en août 2022
Augustine Dabout Agreenculture carbo

Baignée dans une culture familiale de la manipulation météorologique et de l’ensemencement des nuages, Marie-Luce Nadal est devenue artiste-chercheuse pour interroger la volonté de l’humain à domestiquer son environnement. À travers des œuvres mêlant les éléments - vapeur, vent, foudre, poussière… - elle tutoie le ciel et questionne notre rapport aux cieux. Entretien.

Avant d’être ta matière première, les nuages, c’est pour toi une histoire de famille, n’est-ce pas ? 

Marie-Luce Nadal : Je suis née dans un lieu de travail, de production et d’instrumentalisation de la nature. Mon lien au ciel s’est fait par la terre et par les racines. Je m’intéresse à la domestication de la nature ainsi qu’à la protection de celle-ci. Dans ma famille, on a des carnets qui retracent la météorologie quotidienne depuis le début du siècle dernier. Dans chacun de ces livres, il y a la journée, la météo et deux lignes sur le travail. Ces livres sont devenus ma bible, ma référence.

 J’ai découvert que, depuis 1952, mon grand-père a commencé à tirer dans les nuages avec des bombes anti-grêle. Cette pratique est encore massivement employée dans l’agriculture. Cette protection est dictée par Météo France, qui la délègue à différents agriculteurs. Il s’agit de rajouter des particules, des aérosols dans l’air. Pour qu’un nuage puisse exister, il faut de l’eau, de l’air et de la poussière. Les petits grêlons vont constituer l’unité du nuage. Pour éviter d’avoir de la grêle, on ensemence des “poussières” dans l’air afin qu’elles forment à leur tour de tout petits grêlons qui tomberont sous forme de gouttes de pluie. Actuellement, nous savons que ce dispositif marche, bien qu’il soit invisible. 

Les substances climatériques, 2014 © Substances climatériques

Comment cet héritage singulier nourrit-il ta pratique artistique ? 

M-L N : Toutes mes recherches sont centrées sur l’obsession des hommes à domestiquer, à contrôler ce qui nous entoure. La domestication est nécessaire. Je m’intéresse au moment subtil entre le dialogue avec la nature et son suspens.

L’art pour moi est un espace d’exploration de ce qui me semble indispensable. Durant ma formation en architecture, j’ai commencé à faire des projets de bâtiments et d’urbanisme pour l’air. J’ai travaillé à l’élaboration d’ un système de captation de nuages au Chili. J’ai alors commencé à rencontrer des artistes et en parallèle à participer à des expérimentations et campagnes scientifiques pour comprendre à ma façon ce que sont les nuages. J’ai soutenu un doctorat en art à SACRe PSL Research University à l'ENSAD et dans le laboratoire de Physique et Mécanique des fluides en Milieux Hétérogènes à l’ESPCI. 

Le vent est ma matière première de prédilection. La Fabrique du Vaporeux que j’ai créé, est une machine œuvrant à l’extraction d’essence pure de nuage, qu’elle prélève dans l’air et l’eau de pluie qui l’environne. Grâce à cette essence pure, je peux redéployer les nuages préalablement collectés dans des cuves. Les différents millésimes récoltés forment à chaque fois un nouveau nuage que l’on peut voir évoluer, se déplacer dans un environnement clos et qui peut devenir la propriété de chacun. J’ai eu besoin de faire ce travail de compréhension. 

La fabrique du vaporeux, 2015, Marie-Luce Nadal © Aurélien Mole

P L : Tu avais également créé un projet autour du vin…

M-L N : Le V(a)in des Grâces est un projet protocole. Pour moi il y a sept fondements, la vie minérale, végétale, animale, le soleil, le vent, la lune et les étoiles, sept entités qui permettent au vin d’être ce qu’il est. Il y aura donc sept récoltes au cours de ma vie qui seront à chaque fois la célébration de l’un de ces fondements. Le V(a)in des Grâces est un hommage à tous ceux qui cherchent à se saisir de ce qui ne s’attrape pas, et la première récolte est dédiée aux étoiles, et plus précisément à la constellation du Taureau. J’ai commencé par les plus vieilles vignes plantées sur les terres d’un ancien prieuré cistercien. Je m’entoure de sept personnes qui apportent chacune quelque chose au projet. Un film, des outils et un protocole sont produits. Les bouteilles sont faites en terre récoltée sur place, puis bouchées en pierres de vigne et aujourd’hui sept contenants contiennent ce vin, qui est conservé sous terre. Le projet est de les extraire l’année prochaine, nous pourrons alors les déguster et ressentir quelle ivresse va en sortir.

Tu t’intéresses aux enjeux environnementaux, à l’atmosphère… Selon toi, de quelle manière l’artiste peut-il à la fois nous faire rêver tout en nous invitant à prêter attention aux problématiques liées au changement climatique ?

M-L N : Je me considère comme artiste-chercheur, et les questions climatiques et environnementales qui jalonnent mon travail sont liées à une quête existentielle. Même si j’entends l’urgence à prêter attention, ce qui m’importe n’est pas d’alerter mais de rechercher l’élan vital. 

Extrait de Nuages © Marie-Luce Nadal

Je tente de comprendre la lutte de mon grand-père avec les nuages. Je m’interroge également sur nos imaginaires mystiques, entre ciels et cieux.

Faire pleurer les nuages constitue un projet au long cours. D’où émane-t-il et de quelle manière penses-tu son développement ?

M-L N : Chacune de mes œuvres correspond à un besoin, ou répond à une nécessité. Ce projet est né d’une nécessité. Je fais de l’escrime depuis 30 ans. C’est un sport et une manière de mieux me connaître et de connaître ceux qui m’entourent. Faire pleurer les nuages est la prolongation du combat de mon grand-père contre le ciel : j’ai eu besoin de faire pleurer les nuages et d’aller chercher leurs émotions. Cette performance commence par un duel à l’épée qui se prolonge ensuite par une arbalète Madeleine, une arme que j’ai réalisée en acier et en fil de soutien gorge, sur laquelle je fixe des munitions de ma facture. Je tire alors vers le ciel avec l’intention de parvenir à atteindre les nuages. À chaque fois, le ciel nous donne à voir une nouvelle expression.

Faire pleurer les nuages, 2015-2022 © Marie-Luce Nadal

Dans le cadre de l’exposition Novacène, à la gare Saint-Sauveur (curatée par Alice Audouin et Jean-Max Colard, visible jusqu’au 2 octobre), tu présentes Temps zéro, une installation pour laquelle tu as prélevé des nuages et des cristaux de roches. Elle tient de l’esthétique du laboratoire tout en invitant à une expérience contemplative… Quelle temporalité spécifique interroges-tu au travers de cette œuvre ?

M-L N : Temps zéro est une nouvelle recherche autour des possibilités de cohabitation ou je devrais plutôt dire de co-domestication de deux éléments que tout oppose. Le nuage et l’amiante native, qui nous rappelle le danger. Il s’agit de donner à voir ces cristaux naturels – rendus inoffensifs au contact des nuages – évoluer dans cette atmosphère contenue. Je ne connais pas le résultat final. 

Mes collections de nuages sont toutes différentes : je parle de millésime de nuages, et chacun de ces répertoires va donner ses qualités propres. À la suite de la récolte, il faut “sculpter” le nuage. Il s’agit d’une sculpture dynamique qui me demande de créer des outils qui lui sont adaptés mais aussi des partitions. En effet, le nuage est lui-même constamment en train de changer et je cherche à révéler sa singularité.

Peux-tu présenter ton nouveau The Skin of the Sky (S.O.S) ? Quels différents partenariats implique-t-il ?

M-L N : The Skin Of the Sky est une suite de cartographies en “presque en temps réel” de l'atmosphère, et plus précisément des coups de foudre qui s’abattent sur la planète. Ces cartographies prennent la forme de vêtements, ou plus exactement d’armures à performer. À présent, elles sont pour moi des signalements tout autant de nouveaux moyens pour s’orienter et pour se protéger. Dans le futur, ces enregistrements seront des témoignages. J’ai fabriqué l’outil qui me permet de récolter les données satellites en presque temps réel grâce à une collaboration avec le Jet Propulsion Laboratory de la NASA. On sait aujourd’hui qu’il y aura de plus en plus de coups de foudre et de territoires secs. Au-delà de la beauté terrifiante de cette image, il me semble indispensable de faire répertoire de cet indomptable embrasement. Ces armures seront des répertoires comme ceux de mon grand-père. 

Extracteur de foudre portatif, 2018 © Marie-Luce Nadal

Pauline Lisowski
Pauline Lisowski est critique d'art et commissaire d'exposition, intéréssée par les relations entre art, nature, paysage et écologie.
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