Quand les artistes plantent des arbres

Renée Zachariou
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Augustine Dabout Agreenculture carbo

Planter des arbres, LA solution pour lutter contre le changement climatique ? Malgré ce que veulent nous faire croire certaines entreprises, la réponse est non. Mais quand les artistes « troquent le pinceau pour la pelle » comme l’écrit le critique d’art Paul Ardenne, ce n’est pas exactement pour récupérer des crédits carbone… Pourquoi, alors ? Réponse en trois temps.

Pour changer le paysage

La raison la plus simple, en apparence : plantez suffisamment d’arbres, et vous avez une forêt. Le plasticien français Fabrice Hyber a créé la sienne en Vendée, semant son premier arbre - un séquoia - à l’âge de 8 ans. Aujourd’hui, « sa » forêt compte 200 000 arbres, dont des frênes, des acacias, des marronniers, des poiriers sauvages, des chênes et des séquoias. L’artiste précise : il n’a pas planté, mais semé. « Quand on plante, on arrache une racine à un pot pour la remettre en terre ailleurs. Quand on sème, on pose directement la graine en terre - et comme un petit ordinateur, elle va lancer ses racines dans la direction avec le plus de ressources. » Ainsi créée par l’artiste, la forêt devient un réservoir de formes dans lequel il puise pour faire ses tableaux, riches en arbres (et en racines). 

Paysage de mesures, 2019, Huile et fusain sur toile, Collection de l'artiste © Fabrice Hyber

La forêt ne bénéficie pas qu’à l’artiste et à ses pairs. « En Vendée, il y a beaucoup d’agriculture intensive. Mais il n’y a pas grand chose à apprendre dans un champ. La forêt est vivante, elle nous montre comment fonctionne un biotope, et comment il atteint l’équilibre, notamment via la pourriture ». Pour l’instant, la forêt ne se visite pas - mais un projet de fondation est en cours.

Pour changer la vi(ll)e

Parfois, une rangée d’arbres suffit à changer un territoire. La ville de Cassel, dans le centre de l'Allemagne, a été ravagée par les bombes lors de la Seconde Guerre mondiale. Cette guerre, l’artiste multidisciplinaire allemand Joseph Beuys y a participé - en tant qu’aviateur - avant de devenir l’un des « papes » de l’art conceptuel, un courant qui met moins en avant la production de tableaux ou de sculptures, que la réflexion engendrée par les œuvres. Parmi ses créations, les plus emblématiques, on peut citer la performance Comment expliquer des tableaux à un lièvre mort (tout est dans le titre) et Plight, une installation composée d’une pièce isolée de feutre dans laquelle se dresse un piano fermé. 

Planter des arbres était pour lui « une sculpture sociale », appelée à changer le monde grâce à la créativité.

En 1982, Beuys crée dans la ville les 7000 chênes. Tout est dans le titre, encore : l’œuvre est la plantation de 7000 pousses, chacune accompagnée d’une plaque en basalte qu’elle est appelée à dépasser tandis qu’elle grandit. Au début, les habitants ne sont pas convaincus par le projet : ils trouvent les plaques laides (et trop évocatrices de la guerre), et pire, les arbres remplacent des places de stationnement.

Une poignée des 7000 chênes en 2021, Joseph Beuys © Alamy

Mais quarante plus tard, les arbres ont grandi, tout comme l’appréciation du public pour le projet artistique, considéré maintenant comme un des premiers exemples d’éco-art de grande ampleur. L’œuvre a même (littéralement) fait des petits. Le duo britannique Ackroyd & Harvey a récupéré des glands à Cassel pour créer ses propres jeunes arbres, qui ont été « exposés » en 2021 à la Tate Modern, à Londres. « Je me demande ce que dirait Beuys, s’il était ici [l’artiste est décédé en 1986] pour voir où nous sommes. Nous vivons la tragédie qui commençait à se déployer de son vivant » considère Heather Ackroyd.

C’est que la démarche de Beuys n’était pas qu’esthétique. Il était membre fondateur du parti politique des Verts (Die Grünen) en Allemagne, et planter des arbres était pour lui « une sculpture sociale », appelée à changer le monde grâce à la créativité. 

Pour changer l’humain

Avec Recherche forêt, l’artiste français Thierry Boutonnier veut lui aussi créer une forêt urbaine… mais cette fois à partir d’arbres qui sont déjà là, et auxquels on ne prête pas attention. Il récupère des jeunes pousses qui se fraient un chemin parmi le bitume, d’un petit chêne à un érable sycomore, en passant par un ailante, une espèce invasive. Le pari ? Que ces « indésirables » s’adaptent mieux à leur environnement que les espèces importées, et qu'elles nous encouragent à regarder différemment ces bouts de verdure. Interrogé par le magazine Socialter sur son lien aux arbres, il répond : « il n’est pas question de considérer l’arbre comme un être suprême, mais simplement comme un individu qui n’est pas seul, et qui a une puissance de de développement, où chaque branche est un devenir ». Un individu qui vit en société, et qui se développe en grandissant… et si les humains étaient plus proches des arbres qu’ils ne veulent le penser ?

Thierry Boutonnier © Julie Bourges

Parfois également, les arbres plantés ne sont pas de jeunes pousses, mais des troncs inertes, marqués par une histoire. En partenariat avec l’unité de recherche « Écologie des forêts méditerranéennes » de l’INRAE Avignon, l’artiste française Sara Favriau porte ainsi un projet mêlant art et science visant à susciter une prise de conscience écologique. L’une des premières œuvres, Cairn ou le cercle vertueux, est ainsi formée d’un ensemble de pins d’Alep victimes du réchauffement climatique. Une autre de ses œuvres est une performance sur un arbre-pirogue fait du tronc d’un Cèdre taillé au minimum et ayant conservé son écorce. Plus que la « reforestation », l’artiste française Sara Favriau propose ainsi « l’enforestation », c’est-à-dire une immersion parmi les arbres. « Les forêts sont au carrefour de multiples enjeux (...) et rassemblent aussi des acteurs très divers, scientifiques, forestiers, industriels, écologistes, zadistes…, explique l’artiste. J’ai le désir de créer des œuvres optimistes, un élan pour construire un imaginaire nouveau : l’arbre, la forêt, en deviennent la clef de voûte ».

Cairn ou le cercle vertueux, Sara Favriau © Luc Bertrand

Car les artistes n’ont pas besoin de planter des arbres pour soutenir la forêt. Qu’ils sèment, enracinent, déménagent ou peignent, leur voix compte pour sensibiliser le public. C’est ce qu’a compris le biologiste et botaniste français Francis Hallé. Avec l’Association Francis Hallé pour la forêt primaire, il ambitionne de créer en Europe un vaste espace dans lequel une forêt intacte évoluera de façon autonome, sans intervention humaine pour plusieurs siècles. Un projet soutenu par une association sœur, Forest Art Project, qui organise des expositions « forestières » itinérantes. Dernière en date, « L'arbre dans l'art contemporain », au Musée de l’eau à Pont-en-Royans, en Isère. Peu d’infos en ligne : il faudra s’y rendre pour voir si l’on retrouve nos artistes ! 

Renée Zachariou
Renée est autrice et plume freelance. Elle écrit sur la technologie, les esprits et la nature.
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