Ciné : Le mal n’existe pas, entre protection des forêts et éco-capitalisme

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màj en mai 2024

Le mont Fuji jamais loin, le réalisateur japonais acclamé Ryūsuke Hamaguchi nous offre un film où la nature donne comme elle reprend lorsque l’homme rompt son fragile équilibre. Un long-métrage aussi lent que beau, conte métaphorique écologique et anti-capitaliste, dont on déguste les images et leurs sens symboliques avec, en filigrane, une question : comment rester sur la crête ? Notre avis en détails avec en bonus notre explication de la fin, à lire après l’article.

Tout commence par un coup marketing. Une agence de comm tokyoïte à la dérive se voit confier le projet de convaincre de paisibles villageois d’installer un glamping – mot valise associant camping et glamour – dans la réserve naturelle attenante à leur lieu de vie. Envoyés dans la salle des fêtes locale, deux des employés, Mayuzumi et Takahashi, ont préparé un beau powerpoint promettant monts et merveilles aux locaux. C’était sans compter sur le pragmatisme de l’homme à tout faire du village, Takumi, veuf et père d’une petite fille. « Quelle est la capacité de votre fosse septique. Quoi ? Seulement 50 personnes alors que vous avez 64 emplacements ? La rivière sera polluée. Changez vos plans ! ». En face, les consultants rétorquent que le niveau d’altération sera toujours plus faible qu’à Tokyo. Les habitants n’apprécient guère et le bras de fer démarre. 

Takumi et sa fille Hana, dans la forêt près de Tokyo © A2023 NEOPA_fictive

Pourquoi aller voir ce film ? 

La scène de la réunion de présentation du glamping est un petit bijou de mise en scène et d’écriture. On ne se souvient pas avoir déjà vu une séquence de ce type, de prime abord plate et froide, aussi savoureuse. Ici, Ryūsuke Hamaguchi fait monter la tension sans musique, juste à la force des dialogues, montrant l'aberration de tous ces projets contemporains où la désintermédiation règne. À l’écran, le réalisateur campe d’un côté les deux proprets communicants qui ne sont pas à l’origine du glamping, ne connaissent rien à la région mais doivent faire passer la pilule ; de l’autre une cinquantaine de personnes cohabitant au quotidien avec la faune et la flore, forcées de perdre des hectares de forêts et de boire une eau dégradée. Toute l’histoire du capitalisme résumé en quelques minutes. 

Soyez prévenus·es, le rythme est contemplatif, voire peut-être à l’excès en début de film, notamment sur l’image du veuf en train de couper du bois qui s’étire. C’est aussi le charme du Mal n’existe pas, un contre-point à nos écrans où tout file. On avance avec la nature, à la fois décor et personnage à part entière. Le point de vue d’ailleurs est assez trouble. Avec une caméra, principalement fixe, on en vient d’abord à se demander si ce n’est pas la forêt qui nous raconte cette histoire. Puis quelques plans serrés sur les personnages nous contredisent. Et que dire de ces étranges travellings arrière depuis le coffre des voitures. On y lirait presque une intrication quantique du vivant !

© A2023 NEOPA_fictive

Une piste d’explication tient sans doute à la nature tout à fait hors norme du film. Le mal n’existe pas est en réalité un long métrage remonté ! Son contenu a été filmé pour la création d’une autre œuvre, Gift, plus courte (1h20) et surtout muette, conçue pour accompagner la musique aérienne de la compositrice Eiko Ishibashi – avec laquelle le réalisateur avait déjà collaboré sur son avant-dernière fiction Drive my car. Le cinéaste affirme dans son dossier presse ne pas avoir réutilisé les mêmes rushs et les mêmes prises. Le résultat est un objet cinématographique au montage parfois déroutant, mais collant parfaitement à la menace qui rôde. 

Car c’est bien l’objet du film, vivre avec le mal qui infiltre chaque recoin, s’endort puis rejaillit, à tel point  qu’il s’annule, il « n’existe pas ». On peut y lire une variation du célèbre Rapport sur la banalité du mal de Hannah Arendt (et de nombreux autres philosophes penseurs de la perversion humaine). Ici, tout le monde est un peu défaillant et navigue du « bien » vers le « mal » : le père oublie chaque jour d’aller chercher sa petite fille de quatre ans à l'école, la maîtresse la laisse rentrer seule chez elle, sans broncher, le communiquant « oppresseur » se transforme au fil du temps, jusqu’à voir ses valeurs et même son rôle, totalement renversés lors de la séquence finale. 

© A2023 NEOPA_fictive

La singularité de Hamaguchi est d’explorer ce « mal » au sein d’un décor actif : la nature sauvage et son idéal de « pureté ». On se laisse porter par de magnifiques paysages et leur poésie, visuelle et verbale, liant le père à son enfant, comme lorsqu’ils égrènent ensemble le nom des arbres : « cornouillers, mélèzes, pins, ginseng de Sibérie, érables à feuilles de vigne ». Mais l’un des symboles les plus forts de cette nature toute puissante est un moment à table – pivot du film à maints égards – au restaurant du village. On y déguste des udons (des pâtes japonaises), les « meilleures de la région » grâce au secret d’une jeune cheffe qui va directement puiser l’eau utilisée pour la cuisson dans la rivière. Alors imaginez sa tête lorsqu’elle apprend que cette précieuse ressource risque d’être salie par les déjections de vacanciers. (Au passage, cela nous rappelle l’initiative d’un boulanger parisien, Maxime Bussy, qui a longtemps été chercher son eau dans des puits artésiens pour faire un pain qu’il voulait « sans résidu chimique »).

Tout se joue dans cette « Cène » : les interactions sociales, la nourriture comme catalyseur et cristalliseur de tensions, la bascule des personnages. Sans dévoiler les détails, la séquence résonne avec deux autres moments cruciaux du film. Dans la voiture, Takumi fait part aux envoyés spéciaux d’un ultime obstacle : le camping de luxe se trouve sur un champ emprunté par les cerfs. « Sont-ils agressifs ? » demande l’un des communicants, « Seulement s’ils se sentent en danger ou s’ils sont blessés » répond le père. Un échange qui fait écho à LA phrase clef du film, prononcée par ce même Takumi lors de la présentation publique du glamping : « Tout est une question d’équilibre. Si vous en faites trop, il sera rompu. » Et d’ajouter, « Ne l’avons-nous pas déjà rompu nous-mêmes, en nous installant là cinquante ans plus tôt ? ». Deux extraits qui éclairent la fin du Mal n’existe pas, laquelle, à entendre les spectateur·rices quittant la salle, en a dérouté plus d’un·e. À chacun·e son analyse, la nôtre est celle d’une œuvre immensément fine, invitant à sa relecture et à celle… de notre société.

© A2023 NEOPA_fictive

Liste des salles diffusant le film : ici.
Le mal n’existe pas, Lion d'Argent – Grand Prix du Jury à la Mostra de Venise 2023, un film de Ryūsuke Hamaguchi, avec Hitoshi Omika et Ryo Nishikawa ; Genre : Drame ; Durée : 1h46. 

[ATTENTION SPOILER] Notre explication de la fin du film :

Que vient faire cette nouvelle intrigue dans la dernière partie du film avec la disparition de la petite Hana ? La fillette est-elle morte ? Qui l’a tuée ? Pourquoi son père Takumi assassine-t-il soudainement Takahashi ? En sortant de la salle, il nous a bien fallu une heure pour tout digérer, reprenons. 

Hana est une petite fille qui adore se promener en forêt, la nature lui permettant de tisser un lien fort avec son père. Elle aime particulièrement se promener dans un champ où elle ramasse des plumes. Elle en offre une au maire du village qui la remercie, en lui faisant promettre de ne plus retourner là où elle l’a trouvée. Trop dangereux. Dans ce cadre bucolique, une figure animale, le cerf, revient à plusieurs reprises. Au trois-quarts du film, Takumi met en garde les communicants contre les habitudes de passage de l’animal, pile sur le site du glamping et près du fameux champ. Le duo urbain s’enthousiasme. Une attraction de plus pour les touristes ! Takumi les reprend. Ces bêtes peuvent charger en cas de danger. Un peu plus tôt, le groupe a entendu des chasseurs au loin. 

Alors que ne savons pas encore si le projet de glamping va s’arrêter, l’intrigue qui prenait des allures de comédie s'assombrit. Hana a disparu. Tout le village part à sa recherche. Takumi et Takahashi font équipe pour nous emmener vers la scène finale.

Arrivé au champ tant aimé par sa fille, le père, Takumi, découvre un cerf blessé. Face à lui, son enfant. Il l'aperçoit d’abord debout. Est-ce un rêve palliant l'impossibilité de l’envisager morte ? Ou bien ses derniers instants, vivante, avant la charge fatale ? Hors champ, on imagine que l’animal blessé par les chasseurs a foncé dans l’enfant. Ou seraient-ce les chasseurs eux-mêmes qui ont tiré sur l’innocente ? Quant au père, jusque-là si tranquille, il devient tueur, assassinant Takahashi. On peut interpréter son geste de plusieurs manières. Une colère incontrôlable contre le communicant, sourd à ses suppliques pour rester silencieux et éviter l’attaque. La rage, en pensant que cet homme est fautif de l’avoir mis en retard pour aller chercher sa fille à l’école, déclenchant sa disparition. Ou encore fureur, contre… lui-même, coupable d’avoir emmené sa famille dans ce coin sauvage et ne pas avoir su respecter cette nature. C’est ainsi que disparaît symboliquement l’avenir du village, la figure de l’enfant, Hana, abandonnée des adultes. Une enfant collectionneuse de plumes, ses souvenirs ayant « volés ». Une métaphore d’Icare se brûlant les ailes ? 

Alexia Luquet
Journaliste indépendante et réalisatrice vidéo, le travail d’Alexia Luquet pose depuis huit ans son regard aux croisements de l’art, du social et de la planète, avec un œil - critique - sur l’innovation. Ses reportages l’ont emmenée vers des territoires peu couverts en Europe et d’autres plus lointains au Bangladesh et à Hong Kong. Elle consacre également du temps à enseigner l’éducation aux médias et à l’information.
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