Les « paysages sonores » de l’artiste éco-féministe Anna Kawadji 

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màj en décembre 2022
Augustine Dabout Agreenculture carbo

En octobre dernier, Anna Kawadji était l’invitée de carbo média pour une performance plastique, interactive et sonore dans laquelle elle invitait les participants à saisir leur propre “empreinte” sur le monde. Interview. 

Renouveler le discours sur l’écologie passera par les sens et les émotions. Voilà le parti-pris artistique d’Anna Kawadji, artiste écoféministe multi-casquettes, à la fois musicienne, productrice de musiques électroniques et performeuse, qui anime aussi des ateliers d’écriture et accompagne des jeunes à travers la pratique de l’art thérapie. 

Le son et le field recording (enregistrement de terrain de sons naturels ou produits par l’homme) sont au cœur de son univers artistique, elle qui, plus jeune, enregistrait déjà sur des cassettes les sons de la nature, bruits des oiseaux, cours d’eau... Aujourd’hui c’est avec son enregistreur qu’elle se balade en forêt, pour attraper ce qu’elle appelle des « paysages sonores ». 

Le mois dernier, à l’occasion d’une soirée organisée par le média carbo, elle a réalisé une performance symbolique et marquante intitulée « Transformer l’empreinte ». Aujourd’hui, elle revient sur l'événement, et nous en apprend davantage sur sa démarche artistique. 

Performance Transformer l'empreinte d'Anna Kawadji lors d'une soirée carbo média © Victor Weill

Raconte-nous la naissance de ta performance « Transformer l’empreinte ».

Anna Kawadji : Nous vivons actuellement dans une frénésie du faire, du produire, qui engendre énormément de gâchis. Qu’est-ce qu’on produit ? Pourquoi le produit-on ? Je pense par exemple à la production minière, aux vêtements, aux montagnes de plastique… Je voulais aborder cette question de l’empreinte laissée parfois malgré nous par nos activités quotidiennes, et surtout la représenter dans une performance artistique. J’ai pensé cette empreinte, cette trace, sous forme de trois aspects : l’aspect visuel, l’aspect sonore et l’aspect tactile. Je voulais qu’on puisse entendre l'empreinte, la ressentir, être dans l’action du geste et l’entendre en même temps. J’avais envie de tout reconnecter ensemble, car nous avons trop souvent tendance à tout séparer, à tout mettre dans des cases, à distinguer ce qu’on voit de ce qu’on entend, ce qu’on ressent de ce qu’on fait… 

Je voulais qu’on puisse entendre l'empreinte, la ressentir, être dans l’action du geste et l’entendre en même temps.

Anna Kawadji

Comment es-tu parvenue à faire tout ça ?

A.K : J’ai glissé des capteurs tactiles sensoriels derrière une toile de papier ensemencé de graines de fleurs sauvages symbolisant la régénération. J’ai fabriqué une peinture à partir de charbon végétal – d’arbres brûlés – et de colle biodégradable. Le charbon m’intéressait d’un point de vue esthétique et symbolique : à la fois pour sa noirceur et pour son pouvoir conducteur. Grâce à cette peinture conductrice, il a été possible de générer du son. Sur la toile ensemencée reliée à des capteurs, le tracé des participants à la peinture au charbon créait comme un fil dans un circuit imprimé et permettait des variations de courant, et donc de sons. 

Comment évoluaient les sons sous l’activité des participants ? 

A.K. : La performance commence avec un bruit de fond d’oiseaux dans une forêt. À partir de ce fond sonore, la trace des participants vient s’imprimer, s'ajouter au fond naturel, avec des bruits d’activité humaine… J’ai fait tout un travail autour du sound design en intégrant des sons d’activités industrielles, d’activités électroniques, des glitchs, des bruits électriques, des bruits de zones commerciales, des voix, des bruits de voitures... Tout ce qui est lié à l’activité humaine, et qui laisse des empreintes fortes sur l’environnement. Au fur et à mesure que les personnes peignent, ces sons viennent s’ajouter au paysage sonore naturel de départ.

Performance Transformer l'empreinte d'Anna Kawadji lors d'une soirée carbo média © Victor Weill

Quels effets cherches-tu à produire sur le public ?

A. K : J’ai commencé par faire une introduction sur ce qui allait se passer pendant la performance, sans trop en dire, sans mettre en évidence le fait que le geste allait générer le son. J’ai proposé simplement l’expérience de faire silence, de se mettre à l’écoute des bruits alentour, chose qu’on ne fait pas souvent. On a tendance à être beaucoup dans nos yeux et dans nos têtes, la tête est très bruyante, surtout quand on vit en ville. On est dans une activité cérébrale permanente, un discours interne, pour couvrir les sons désagréables dont on ne se rend même plus compte. La sensorialité est coupée. On est assez peu dans nos ressentis corporels, avec une respiration très en hauteur. Pendant la performance, je voulais que le public puisse reconnecter à ce qui l’entoure, conscientiser l’environnement au-delà du sens visuel, être en présence. 

Le charbon m’intéressait d’un point de vue esthétique et symbolique : à la fois pour sa noirceur et pour son pouvoir conducteur.

Anna Kawadji

Ensuite, je trace une première ligne, qui lance les sons d’activité humaine, puis je distribue des pinceaux aux différentes personnes en les invitant à prendre part à la performance, à laisser leur empreinte. Il y a beaucoup d'amusement. Il y a toujours un côté ludique dans l’acte de créer. Ailleurs, nous sommes dans des choses très sérieuses, il faut être productif. Être humain c’est surtout jouer. La création, les idées brillantes viennent aussi du jeu. Cette performance, c’est connecter à cette part qui nous échappe, aux ressources qui sont de la nature. La nature est en nous, on est elle, elle est nous. C’est quelque chose qu'on oublie. On est la nature qui s'auto-attaque, comme une maladie auto-immune. Il y a un équilibre permanent à rechercher avec ce qui nous entoure, et encore une fois, je trouve que l’art est un bon terrain pour ça. Pour apaiser nos conflits, les mettre en évidence. L’art a une puissance immense, sans être destructeur. D’où l’importance de prendre part à la création, d’en faire partie corporellement, comme dans cette performance.

Performance Transformer l'empreinte d'Anna Kawadji lors d'une soirée carbo média © Victor Weill

À ton avis, dans quelle mesure l’art peut-il jouer un rôle dans la lutte écologique ? 

A.K. : Penser notre environnement avec notre tête uniquement nous coupe de nos ressentis. Ça nous éloigne de notre corporéité et de notre lien à la nature, aux autres êtres vivants, et ça nous durcit. La crise écologique touche justement à notre vulnérabilité. Nous savons que nous détruisons notre environnement, nous savons que ça va mal de manière psychique, nous avons toutes les informations. La question c’est davantage comment nous traitons ces informations, comment elles descendent dans notre corps et comment elles peuvent nous mettre en mouvement. 

La créativité est un processus naturel, qui suit un cycle. Il y a des temps de jachères, des temps où c’est mort, où on a besoin de se nourrir, où notre terreau a besoin de se régénérer avant que quelque chose puisse pousser à nouveau.

Anna Kawadji

Pour moi, cette question rejoint le sujet de l’art comme thérapie. Dans le cas de certaines pathologies, on a tendance à opter pour le tout-médicament, notamment pour les maladies psychiques, pour des problèmes systémiques que la société rejette, car nous sommes dans des logiques de productivité et qu’il n’y a pas de temps pour ceux qui ont besoin de se régénérer. Il n’y a pas de temps pour que la nature se régénère, il n’y a de temps pour rien. 

Or l’art offre ce temps. L’art permet d’entrer dans un processus de régénération. L’art amène la vulnérabilité. C’est là que tout se joue. Dans ce que je produis, je suis très intéressée par cette synergie des sens, je joue avec le kinesthésique et le sonore, à l’aide de machines et de capteurs. On met beaucoup en avant la tête, le calcul, la prévision, la productivité, mais l’art est un bon moyen de retour aux sens et aux émotions.

Tu te définis comme artiste « écoféministe ». Qu’est-ce que cela signifie, et comment ton art s'intègre-t-il dans ce mouvement ? 

A.K. : Le féminisme et l’écologie sont liés. On ne peut pas être vraiment humain sans être féministe, on ne peut pas être vraiment humain sans être écologique. Ces deux sujets sont liés pour moi à la question de la corporéité. Le fait d’être des êtres de chair, de se reconnaître comme tels, de ne se voir seulement comme des corps à exploiter… tout comme la nature n’est pas qu’une ressource à exploiter. C’est comme ça que je relie ces notions. Forcément, le fait d’être une femme, d’avoir grandi à la campagne, d’être d’origine multiculturelle, avec notamment une partie de ma famille qui est issue d’une culture animiste, et qui n’a rien à voir avec l’approche monothéiste, je pense que ça m’a sensibilisée à ces notions, avec la problématique décolonialiste, aussi. Fondamentalement, j’ai toujours eu le sentiment de ne pouvoir entrer dans aucune case, malgré tous mes efforts. Je ne peux pas renier une partie de moi en faveur d’une autre. Et dans quoi est-ce que je me reconnais le plus ? Dans le fait d’être humaine, d’être dans la communion avec la nature, d’être dans mon corps, dans mes émotions. C’est ça qui fait que je suis humaine, que je suis vivante, pas ma pièce d’identité, ni mon travail.

Comment intégrer toutes ces réflexions dans l’art ? 

A.K : Dans le processus de création, on ne peut pas tout raisonner, et ça fait du bien, ça permet d'accéder à cette part d’inconnu en soi. Savoir qu’elle est là, voir comment l’intégrer, l’accepter. Dans mes performances, j’offre aux gens cet espace et ce temps pour aller voir au fond d’eux-mêmes. Aller à la rencontre d’un soi qui nous est inconnu, qu’on ne maîtrise pas et qui nous échappe. Il y a toujours cette peur de ne plus être dans la conformité. On est tout le temps dans la représentation, basant tout sur l’apparence. Le fond de ma démarche artistique c’est ça, revenir au fond. Pour pouvoir se poser ces questions essentielles d’écologie, qui est la problématique fondamentale aujourd’hui, il faut enlever toutes les couches de crasse qui ont été apposées par la vie. 

Pour pouvoir se poser ces questions essentielles d’écologie, qui est la problématique fondamentale aujourd’hui, il faut enlever toutes les couches de crasse qui ont été apposées par la vie. 

Anna Kawadji

On a parfois l’impression aujourd’hui que face à l’urgence dans laquelle nous sommes, l’art paraît futile, qu’en penses-tu ?

A.K : Ce qui nous paraît anodin est en fait essentiel. Les moineaux, les grenouilles, les vers de terre, l’art, les menstruations, tout ce qui paraît risible est en fait fondamental. L’art permet la prise de conscience et surtout offre la possibilité de surmonter des sujets qui sinon apparaissent tellement lourds. Ça permet de digérer et de régénérer les choses aussi. La créativité est un processus naturel, qui suit un cycle. Il y a des temps de jachères, des temps où c’est mort, où on a besoin de se nourrir, où notre terreau a besoin de se régénérer avant que quelque chose puisse pousser à nouveau. C’est un cycle naturel, comme nous dans nos corps de femme. L’art permet la vie de la psyché, et créer permet de ne pas mourir spirituellement. 

Performance Transformer l'empreinte d'Anna Kawadji lors d'une soirée carbo média © Victor Weill
Juliette Mantelet
Juliette est journaliste indépendante, elle aime écrire sur l'écologie avec optimisme et dénicher des artistes émergents.
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