Orchidéiste : plongée littéraire et poétique dans un métier peu connu

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màj en mai 2024

La semaine dernière se tenait la remise du Prix du Roman d'Écologie, une tradition instaurée en 2018 pour célébrer les questions environnementales dans la littérature. Vidya Narine était l’une de ses finalistes, grâce à un roman aussi poétique que réaliste : Orchidéiste (Édition Les Avrils). Un récit qui explore le quotidien de ce métier peu connu, nous plongeant dans les racines économiques et sociales d’une fleur très convoitée. Entretien. 

Comment êtes-vous partie d’une fleur pour relater une économie mondialisée ?

Vidya Narine : Je suis entrée dans la boutique d'un orchidéiste, complètement par hasard. Les espèces et les couleurs qu'il avait me fascinaient. Je l'ai écouté parler avec ses clients·es, on a un peu discuté. Et puis je n'ai pas pu m'empêcher de revenir. Je voyais que sa clientèle était très privilégiée, bourgeoise, issue du milieu de la politique, du spectacle ou de la mode. Je lui ai dit que j'aimerais bien écrire ses histoires, il était très enthousiaste, on a pris rendez-vous et il m'a parlé pendant quatre heures. J'ai commencé à écrire mais ça ne marchait pas, ça ne faisait pas un livre. J'ai compris que ce qui m'intéressait avec cette fleur, c'était qu'elle racontait une histoire du capitalisme mondialisé, de l'extraction des ressources naturelles depuis l'arrivée des Espagnols en Amérique du Sud, jusqu'aux investisseurs dans les serres hollandaises des années 2000.

Photo Ardi Evans, Unsplash

L'orchidée exotique est une fleur extraordinaire par la longévité de sa floraison, ses couleurs, son mode de reproduction, elle est devenue accessoire de luxe pour les plus riches une fois en Europe, et maintenant produit de grande consommation distribué à échelle internationale. Elle raconte aussi nos racines communes : nous sommes tous·tes parties prenantes de ce capitalisme, qu'on le veuille ou non, ce qui rend d'autant plus difficile d'imaginer un autre monde possible. 

Vous avez une écriture extrêmement poétique, notamment lorsque vous décrivez des éléments naturels. Avez-vous toujours été sensible aux détails de la nature, ou est-ce venu avec le temps ? 

V. N. : Merci. Non, comme beaucoup d'occidentaux j'ai commencé à regarder puis à « voir » la nature, j'imagine. J'ai longtemps travaillé dans la mode et mon regard sur la production, la teinture, le coton a changé au fil des années. D'abord avec des gens comme Sébastien Kopp, qui démarrait Veja quand on s'est connus, ou avec le drame du Rana Plaza au Bangladesh qui a causé presque 1200 morts 2013, et avec la prise de conscience que notre industrie est l'une des plus polluantes. Puis il y a eu des lectures comme La colonisation du savoir, une histoire des plantes médicinales du « Nouveau Monde » (1492-1750) de Samir Boumediene. Il explique qu'avec la disparition des connaissances liées aux plantes, des relations et des langues ont disparu, ou que certaines propriétés médicinales ont été tenues secrètes des colons espagnols pour qu'ils ne puissent pas se soigner des maladies locales. Avec Orchidéiste, j'avais envie de traiter l'orchidée avec autant d'attention qu'un personnage humain. Son histoire, son apparence, ses relations. 

Outre l’exploitation de la nature, votre roman pose aussi la question de celle du corps pour tenir un certain rythme économique. 

V. N. : Je voulais d'abord arriver à représenter le savoir lié à la plante, qui est presque comme un mouvement de méditation. Le film Dans un jardin qu'on dirait éternel de Tatsushi Ōmori m'obsédait : il montre à quel point le geste est juste, ici pour la préparation de la Cérémonie du thé au Japon, ainsi que la générosité avec laquelle on l’offre à ses invités.

Dans le cas de mon orchidéiste, il exerce son métier depuis des années, mais désormais les gestes lui pèsent. Ils ne viennent plus de la passion mais des lois du marché. Le livre raconte un très court moment dans sa vie, celui de sa prise de conscience et du chemin qu'il va faire pour trouver sa place différemment dans le monde. 

Photo Ricardo Utsumi, Unsplash

Vous faites partie de la sélection pour le Prix du Roman d'Écologie. En quoi ce médium est-il important pour transmettre des récits liés à cet enjeu ? 

V. N. : Je suis très sensible à ce que disent Alice Zeniter ou Céline Sciamma à ce sujet : les fictions sont basées depuis des millénaires sur l'histoire d'un type qui fait des trucs, et dépasse ou abat des obstacles en chemin. Le modèle de fiction qui habite principalement la littérature est celui de la conquête, ce qui pose un problème majeur quand on doit imaginer le futur, conquête rimant avec exploitation et accumulation des richesses et du vivant dans son ensemble. Céline Sciamma demande : que se passe-t-il quand le point de départ d'une fiction n'est pas un conflit par exemple ? Est-ce qu'on obtient pas un terreau fertile ?

Autre exemple : Amitav Ghosh explique très bien dans son essai Le Grand Dérangement, que le roman moderne est né au 19e siècle, à l'ère industrielle. La nature est alors reléguée au rang de décor. Cet auteur indien explique qu'il a dû remonter à des contes bangladais immémoriaux, transmis de manière orale, pour retrouver dans sa culture une nature qui dépasse l'homme, par exemple un tigre ou un fleuve qui parle. Or aujourd'hui la nature nous dépasse quotidiennement : mégafeux, inondations, canicules. Comment faire pour que la fiction littéraire s'attelle aussi à ce travail d'imaginer le présent, le futur ? 

D'autres œuvres écologistes vous ont-elles encouragé à porter vos valeurs dans votre pratique littéraire ? 

V. N. : Bien sûr : Amitav Ghosh, son essai puis sa trilogie de l'Ibis où le fleuve et la mer sont quasiment des personnages, Anna Tsing avec son Champignon de la fin du monde, Nastassja Martin et son Croire aux Fauves, Manières d'être vivant de Baptiste Morizot, Jean Giono, Vinciane Despret… Mais aussi des plus émergents·es comme Hortense Raynal et tous·tes les auteurs·ices qui participent à Sève, la revue littéraire que j'ai créée. Je ne sais pas si ces auteures se considèrent comme écologistes, mais je prends le mot au sens des « Trois écologies » de Félix Guattari : « penser l'écologie environnementale d'un seul tenant avec l'écologie sociale et l'écologie mentale, à travers une écosophie de caractère éthico-politique ».

Orchidéiste, Vidya Narine, Édition Les Avrils, 144 pages, 18€

Photo de couverture : © Chloé Vollmer-Lo

Claire Roussel
Claire est une journaliste indépendante spécialisée dans la mode durable et les questions féministes. Elle a collaboré avec des médias comme Tapage, Gaze, NYLON et Marie Claire et produit le podcast Couture Apparente.
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