Petit guide de jardinage digital : quand web et écologie se rencontrent

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màj en novembre 2025

Oubliez Farmville et autres simulations très contrôlées : des communautés d’auteur·ices, développeur·ses et artistes bêchent sévère pour faire fleurir un internet plus libre et créatif. Dans ce tour de jardins, préparez-vous à cueillir vos pensées, vous connecter à la nature depuis votre navigateur, et même manger du code.

Jardin digitaux : balade poétique ou course à la productivité ? 

En 1998, le développeur Mark Bernstein publie un manifeste sur les hypertext gardens, considérant que les liens html (hypertexte) et les sites qui les accueillent doivent être à la fois des jardins soignés, pour retrouver facilement l’information, et des parcs sauvages afin de favoriser l’exploration.  

Presque trente ans plus tard, c’est le modèle du pré carré (et barbelé) des GAFAM qui l’a emporté. Impossible de personnaliser le design ou la navigation de sa page sur Facebook, et même les blogs sont de plus en plus standardisés. À partir de 2020, la notion de digital garden revient pour désigner un site personnel structuré par thématique plutôt que par chronologie, avec une approche exploratoire et indépendante. Notes « evergreen » (au feuillage persistant, donc non périssables par opposition aux posts qui se perdent sur les réseaux sociaux), « graines » d’idées qui deviennent des « arbres » de publications intermédiaires avant de donner des « fruits » créatifs : la communauté n’est pas avare en métaphores jardinières. 

Truffés de liens et de tags, ces jardins vous semblent finalement assez arides ? Même s’il n’existe pas une définition unique du jardin digital, il est souvent relié à une autre métaphore : celle du « second cerveau », un double digital qui stockerait nos idées, en générerait de nouvelles grâce à la technologie, et permettrait in fine d’être plus… productif.

Est-ce qu’on retomberait alors dans une logique capitaliste d’accumulation (dans ce cas de connaissances et de contenus), nous enjoignant à tous d’être le plus « rentable » ? Pour Kristoffer Tjalves, explorateur du web aux manettes de la newsletter Naive Weekly, la critique est un peu facile. « Il faut surtout se demander ce qu’est un jardin, et ce qu’on cherche à atteindre avec cette métaphore : une expression visuelle plus riche ? Plus de résilience ? Des modes de connexions aux autres différents ? Et ensuite, quel type de jardin souhaite-t-on créer : un jardin à la britannique avec une belle pelouse est très mauvais pour la biodiversité. »

Un web lié au vivant

Il y a bien une notion de « résultat » derrière toute pratique du jardinage - même le pot de basilic qui dépérit sur le balcon est cultivé pour être consommé. Mais aucun·e jardinier·ère, débutant·e ou chevronné·e, ne peut ignorer la nature qui l’entoure, à commencer par la météo. On ne plante pas les pastèques en novembre, on n’arrose pas en plein soleil… Or internet nous a habitué·es à la disponibilité immédiate de tous les contenus. Un jardin digital devrait-il être parfois inaccessible ? 

Le site feral.earth (actuellement hors ligne) d’Austin Wade Smith était accessible seulement lorsque des conditions météorologiques précises étaient réunies à la localisation du serveur. Le terme féral désignant une espèce domestique retournée à l'état sauvage, l’artiste explore la relation double entre humains et technologie : qui finit par être le « serveur », c’est-à-dire le serviteur, de l’autre ? Peut-on imaginer une autre relation à la technologie, nous « enchevêtrant » à la nature qui a toujours été un monde de connexions ?

Open Garden, développé par Alice Yuan Zhang

Solar Protocol dépend également de la météo, et plus précisément de l’exposition solaire. Rejetant les énergies fossiles qui alimentent les serveurs commerciaux, le site repose sur un réseau de serveurs fonctionnant à l’énergie solaire, les demandes de connexion étant envoyées au serveur le plus ensoleillé à ce moment. C’est à la fois un projet artistique, technique et politique. Il accueille ainsi une exposition en ligne, où l’on trouve, bien sûr, un jardin. Pour son Open Garden, Alice Yuan Zhang a demandé la participation du public, invité à lui transmettre des instructions via un navigateur décentralisé. Définissant Google et Facebook comme des walled gardens (jardins clos), l’artiste interroge : « Peut-on décommodifier notre attention ? Négocier nos instincts individuels avec la responsabilité collective ? Que signifie se gouverner en prenant en compte le rythme, le lieu, et les perspectives ? »

L’écologie sans lutte des classes, c’est du jardinage

Voici des questions que se pose également le mouvement émergent du permacomputing. Dans un monde en pleine crise climatique, il propose d’appliquer les principes de la permaculture à la technologie. S’adapter au terrain plutôt que tout centraliser, valoriser les « déchets », privilégier la résilience… Le concept est né sous la plume du développeur finlandais Viznut, très actif dans la démoscene (scène démo), un courant d’artistes geek qui génèrent des œuvres numériques avec des spécificités techniques très contraignantes. Si les limites de l’informatique peuvent être un formidable terreau de créativité, pourquoi ne pas voir les limites que nous devons nous imposer pour sauver le vivant de la même manière ? 

Et le mouvement n’est pas composé de Candides qui « cultivent leur jardin ». Le Permacomputing wiki précise que le « permacomputing est un projet politique anticapitaliste. Il est animé par plusieurs courants de l'anarchisme, de la décolonialité, du féminisme intersectionnel, du post-marxisme, de la décroissance et de l'écologisme. »

Concrètement, à quoi peut ressembler un projet artistique permacomputing (en sachant qu’il n’y a pas de définition unique) ? On peut penser au collectif 100Rabbits, un duo d’artistes qui vit dans un voilier - et doit adapter son approche tech en conséquence, puisqu’on ne trouve pas vraiment d’internet haut débit au milieu de l’océan. Venant du jeu vidéo, iels ont par exemple décidé de retirer leur jeu Oquonie de l’Apple store, afin de s’éloigner de « l’écosystème Apple et son environnement boursouflé. » Le jeu a ensuite été recréé sur leur machine virtuelle UXN, peu gourmande en calculs et donc en énergie.

Capture d’écran du jeu Oquonie

Une cuillère de <input field> en dessert

Ce tour des jardins vous a ouvert l’appétit, mais difficile de manger des 0 et des 1 ? C’est l’heure d’une pause déjeuner ! Lors d’une résidence, l’artiste Ursula Endlicher a décidé de créer un potager basé sur le formulaire d’inscription rempli par les candidats, reprenant l’organisation en champs et boites pour faire pousser des légumes, et pas n’importe lesquels. Poussant cachée sous terre, la betterave représente le mot de passe, le chou-rave indiquant l’arobase à laquelle il ressemble… Après un été de cultivation, les produits du potager ont été servis à un dîner, devenant ainsi de « l’html comestible. »

Capture d’écran du site présentant le projet INPUT FIELD FORM 2

Des sites internet qui s’inspirent des jardins aux jardins qui s’inspirent d’internet, la boucle est bouclée, ou plutôt les graines ont germé. 

Et vous, quel sera votre jardin digital ? Un projet solitaire ou communautaire ? Un champ de connaissances ou un repère de gourmandises ? Car finalement, le point commun entre le jardinage et la pratique du code, ne serait-ce pas de s’approprier un bout de territoire, et de l’habiter selon ses besoins ? On peut le faire à grand coup d’herbicides pour avoir des allées nickel, ou préférer donner un coup de pouce aux insectes. Vincent Moulinet, game designer et commissaire de l’édition 2024 du festival Octobre Numérique à Arles (jusqu'au 10 novembre), qui accueille une rencontre autour du permacomputing, le confirme : « dans un jardin durable, on met à l'œuvre des connaissances situées, qui permettent d'agir avec justesse sans dépenser trop d'énergie et fatiguer inutilement la Terre - et s'il en était de même dans tout projet technologique ? »

© Photo couverture : Ursula Endlicher

Renée Zachariou
Renée est autrice et plume freelance. Elle écrit sur la technologie, les esprits et la nature.
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