De la mode "witchcore" aux sorts : la sorcière envoûte la cause écolo 

Sophie Kloetzli
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lecture 6 min
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màj en novembre 2022
Augustine Dabout Agreenculture carbo

L’écologie ou un sort ! Si on la connaît surtout pour sa symbolique féministe, la sorcière a aussi deux ou trois choses à nous apprendre en matière de protection du vivant, dont elle cultive une approche aussi sensible que radicale. 

Concocter des potions, se soigner avec des plantes : il y a quelques siècles, des femmes risquaient le bûcher pour moins que ça. Aujourd’hui, les sorcières modernes revendiquent avec fierté ce savoir si longtemps méprisé et craint. Sur « WitchTok » – la communauté des sorcières sur TikTok –, YouTube et Instagram, elles partagent leurs astuces et rituels, manient herbes, cristaux et cartes de tarot, mangent vegan, s’adonnent à la méditation ou au yoga. Elles sont connectées, (le plus souvent) jeunes et glamour, mais résolument proches des éléments naturels. Fleurs séchées, forêts sombres, flacons vintage, grimoires et chouettes : l’esthétique porte même un nom, « witchcore », et c’est la sensation de l’automne 2022 sur les réseaux sociaux.

Que l’on ne s’y trompe pas : derrière les jolis filtres et les mises en scène se perpétue un héritage ancien qui a contribué à tisser cette relation intime entre la sorcière et la nature

Qu’on ne s’y trompe pas : derrière les jolis filtres et les mises en scène léchées se perpétue un héritage ancien qui a contribué à tisser un lien intime entre la sorcière et la nature. Lien qui, comme on le sait, a valu aux femmes accusées de sorcellerie son lot de souffrances. Aux 16 et 17ème siècles, l’impitoyable persécution dont elle font l’objet ne vise rien de moins que de « maîtriser et dominer la nature, et avec elles les femmes et leurs corps, leurs émotions et leur animalité soi-disant naturelle », éclaire la chercheuse Teresa Castro, qui travaille sur les liens entre le cinéma et l’animisme. 

Comble de l’histoire, à l’époque de la chasse aux sorcières, on n’hésite pas non plus à blâmer ces dernières dès lors qu’une catastrophe environnementale survient. Publié en 1486 par un ordre chrétien, le Malleus Maleficarum contient en effet un chapitre sur la capacité des sorcières à altérer la météo et le climat. Cet imaginaire semble avoir résisté au passage du temps : on ne compte pas le nombre de fois où Greta Thunberg s’est vue qualifiée (péjorativement !) de sorcière, et le présentateur climatosceptique Joe Kernen ne s’est pas gêné de comparer le changement climatique à la sorcellerie sur CNBC.

À l’époque de la chasse aux sorcières, on n’hésitait pas non plus à blâmer ces dernières dès lors qu’une catastrophe environnementale survenait

La magie de l’écoféminisme

En 1862, la conception prédatrice du corps féminin et de la nature allait prendre un sérieux coup avec la publication du sulfureux ouvrage La Sorcière de Jules Michelet. « Il a donné à voir pour la première fois une femme meurtrie [l’héroïne est une paysanne que son seigneur a violée, ndlr] mais belle et puissante, qui allait puiser ses forces dans la nature, les animaux ou encore le diable », décrit Céline du Chéné, à l’origine avec Laurent Paulré de la série documentaire Sorcières sur France Culture, et autrice de Sorcières, une histoire de femmes (2019). Sa puissance, la sorcière la tire justement de cette dimension un peu trouble, inquiétante. Comme si le lien qu’elle entretenait avec le vivant échappait au logiciel de pensée rationaliste.

« Il y a quelque chose de l’ordre du retournement, analyse Teresa Castro, avec l’idée de valoriser une figure de savoir, de force et évidemment de résistance. » Pas étonnant, dès lors, que sa charge symbolique ait été réinvestie dès les années 1970 par la mouvance écofeministe apparue dans le sillage des mobilisations antinucléaires aux États-Unis, dénonçant la double domination du « capitalisme patriarcal » (Silvia Federici) sur les femmes et le vivant. 

The Craft (2020)

Icône de l’écoféminisme spirituel, la sorcière et activiste Starhawk fera même de la pratique de la magie une arme politique à part entière. Contre l’installation de centrales nucléaires, elle organise des « cercles » rythmés par des chants, des danses et des incantations. L’idée est de se donner de la force les unes aux autres, de s’organiser collectivement et de manière horizontale, d’accueillir les émotions et de se reconnecter à la temporalité cyclique de la nature (notamment lunaire). De se sentir appartenir pleinement et humblement aux écosystèmes plutôt que de les surplomber. Ce faisant, elle s’attache à produire ce qu’elle appelle des « visions », imaginant des futurs alternatifs. 

Une vision enchantée du vivant

Honorant une entité féminine associée à la nature et à la terre (« la déesse »), Starhawk s’inspire notamment de la très éclectique spiritualité Wicca, mêlant le chamanisme, le druidisme et la mythologie gréco-romaine, celtique ou encore slave au culte de la nature. Un pot-pourri de croyances qui fait mouche : de Charmed à The Craft en passant par Les Nouvelles Aventures de Sabrina, ce néo-paganisme associé à la sorcellerie moderne s’est frayé un chemin jusque dans la pop culture. 

Les Nouvelles aventures de Sabrina (2018-2020)

Dans les œuvres de fiction récentes, le lien privilégié de la sorcière avec la nature et les animaux semble lui aussi s’être banalisé, comme dans le film Wild Witch (2018) basé sur la saga populaire de l’autrice danoise Lene Kaaberbøl. Formée dans la forêt à prêter une oreille attentive aux êtres qui la peuplent, une jeune sorcière en herbe va devoir protéger ce monde sauvage de la destruction perpétrée par une rivale maléfique. Au 21ème siècle, la sorcière sait parfois adoucir son image et mettre son pouvoir au service du bien. Elle sait aussi nous envoûter avec poésie, à l’image de l’héroïne de la série Sorcière Lisa (2021) réalisée par l’artiste et sorcière Camille Ducellier, notamment lorsqu’elle enfile sa combinaison de sirène nacrée et ondule dans les eaux claires. « Les humains ont mené notre monde à sa perte, je préfère à la limite être considérée comme un monstre », souffle la sorcière-sirène.

Wild Witch (2018)

Si elle peut faire appel à des matières d’origine animale pour préparer ses potions, la sorcière, dont la légende raconte qu’elle a le pouvoir de prendre une forme animale à sa guise, « entretient un rapport éthique, de respect et de soin, avec les animaux et les plantes », note Teresa Castro. D’ailleurs, sur les réseaux sociaux, il n’est pas rare de croiser le mot « vegan » dans la bio des adeptes contemporaines de la sorcellerie. « La sorcière est aujourd'hui associée au bien-être, au fait de prendre soin de son corps, de la nature », observe Céline du Chéné. Cet aspect « développement personnel » lui vaut d’ailleurs quelques critiques – certains considérant que l’essence radicale de l’écoféminisme s’en trouve diluée –, de même que certaines dérives consuméristes associées à la pratique de la sorcellerie moderne et ses gadgets pas toujours très eco-friendly. 

« Celle qui met le feu » 

Pour autant, son potentiel subversif semble être resté intact. « La sorcière est une figure radicale : ce n'est pas la négociatrice, c’est celle qui met le feu, celle qui est en révolte, celle qui fait peur », appuie Céline du Chéné. Signe des temps, la sorcière, qui a investi les manifs féministes depuis quelques années, se met à envoûter des mobilisations écolos. En Roumanie, Greenpeace a ainsi fait appel à la sorcière Irina Primavera et à ses consœurs dans le cadre de sa campagne « Curse for good » contre la déforestation illégale en 2019 pour protéger les arbres des tronçonneuses. Le sort en est jeté : « Que quiconque coupe un arbre voie sa famille maudite sur 99 générations ! » 

Connu pour sa radicalité, le mouvement de désobéissance civile Extinction Rebellion inclut quant à lui une branche dédiée aux « Druids, Witches and Pagans ». Des rituels sont parfois organisés, par exemple pour « puiser de l’énergie dans la pleine lune » et participer à la « rébellion pour la vie », avec l’idée que le combat écolo ne se déroule pas seulement dans la rue mais aussi dans nos esprits. Une philosophie que XR a formalisée avec le concept de « culture régénératrice », définie comme une « culture du soin » indispensable à un « changement de système ». Et si on se laissait ensorceler ?

Sophie Kloetzli
Journaliste indépendante, Sophie écrit sur la crise écologique, la transition énergétique et les technologies.
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