Écosexualité : quand l'art rend l'écologie désirable

Mathilde Simon
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lecture 4 min
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màj en octobre 2022
Augustine Dabout Agreenculture carbo

Et si « baiser » la planète était finalement une bonne idée pour apprendre à en prendre soin ? C’est ce à quoi nous invitent Annie Sprinkles et Beth Stephens, artistes à l’origine du concept d’écosexualité. 

Vous aimez vous baigner nu dans les rivières ? Sentir votre épiderme chauffer sous les rayons du soleil ? Vous êtes peut-être un écosexuel qui s’ignore. Apparue au début des années 2000, cette orientation sexuelle rend désirable les éléments de la nature et entretient des rapports charnels avec la Terre. Selon leurs inclinations personnelles, certains sont plus aquaphiles que pyrophiles, ou aérophiles que terraphiles, mais tous se rejoignent sur une même profession de foi : apprendre à faire l’amour à la terre permettrait de sortir de la représentation de la « Terre mère » qui donne sans attendre en retour. Considérer la planète comme son amante, en revanche, nous aiderait à arrêter de justifier notre exploitation irraisonnée de l’environnement. 

C’est en tout cas ce dont sont convaincues Annie Sprinkles et Beth Stephens, le couple d’artistes à l’origine du Ecosex Manifesto. Publié en 2008, le texte peint les contours d’une écologie désirable, drôle et sexy, où il est tout à fait naturel de « caresser les rochers, donner du plaisir aux cascades, admirer les courbes de la Terre ». En parallèle de la publication du manifeste, le binôme a organisé une cérémonie au cœur d’une forêt de Redwood californienne, au cours de laquelle Beth et Annie s’unissaient à la terre par les liens sacrés du mariage. Et en grande pompe, s’il vous plaît : centaines de convives, discours des témoins, pièce montée, lit conjugal rempli de terre où les mariées consomment leur alliance... Rien ne manque à l’appel pour cette performance artistique où se mêlent humour absurde et sexualité positive. 

S’ensuivront une quinzaine d’autres unions au cours desquelles le couple se liera à l’eau, au ciel, au charbon, à la neige ou au sol. Pour chaque cérémonie, les invités couverts de mousse ou drapés de plumes sont encouragés à prononcer leurs vœux de respect et d’amour éternels à l’unisson avec les mariées, et peuvent effectuer une performance libre s’ils souhaitent partager l'effet que leur fait tel ou tel élément de la nature.

Mariage de Beth Stephens, Annie Sprinkles et le sol en 2014

Derrière son apparence à cheval entre le monde des bisounours et un salon de l’érotisme, le mouvement écosexuel est éminament politique. En plus d’inviter chacun à déployer ses sens, ces rendez-vous ont pour objectif d’insérer de la gaieté et de la sensorialité au combat environnementaliste, dont les événements sont parfois appesantis par la gravité des enjeux qu’ils défendent. Une ambiance (ré)jouissante permettrait, selon Annie et Beth, de « garder le cœur ouvert même face à la dévastation de masse de l’environnement ». Certains s’attachent aux arbres, d’autres leur font des câlins, et alors ?

Les deux artistes ne se contentent pas pour autant de ces gestes tendres : parallèlement à leurs mariages successifs et leurs « balades écosexuelles » où elles enseignent « 25 manières de faire l’amour à la Terre, et de stimuler ses sens », le couple réalise des documentaires où leurs ébats cohabitent avec des enquêtes sur des catastrophes environnementales. Le premier, Goodbye Gauley Mountain : une histoire d’amour écosexuelle sorti en 2013 se consacrait à la destruction du sommet des montagnes Appalaches de Virginie de l’Ouest pour en extraire le charbon. En 2017, c’est sur la responsabilité de l’agriculture intensive vis à vis de la pénurie d’eau que subit la Californie que se penchait L’Eau nous fait mouiller : une aventure écosexuelle. Prochainement sortira Jouer avec le feu, à l’occasion duquel les deux partenaires ont épousé le feu, et qui dénoncera la culpabilité du gouvernement fédéral états-unien concernant la gestion des feux et de leurs victimes dans l’ouest du pays. 

L’écosexualité est-elle finalement une forme d’activisme environnemental comme une autre ? Peut-être, si l’on ne craint pas de mettre son corps sur l’autel de l’écologie. Mais pour les égéries de l’écosexualité, ce mouvement a la particularité de faire place aux LGBTQI+ qui ont longtemps laissé de côté la défense des problématiques environnementales, déjà trop occupés à revendiquer la reconnaissance de leurs propres droits. C’était d’ailleurs le cas de Beth et Annie, qui avant leur premier mariage avec la nature mettaient déjà en scène leur propre union à travers le monde pour protester contre l’inégalité des droits dont les couples queers sont victimes. Au fil des cérémonies a émergé une question : pourquoi mettre son énergie à se rapprocher de la culture dominante, alors qu’elle est oppressante et nocive pour la planète ? La nécessité de mettre leur énergie militante dans la lutte pour la préservation de l’environnement s’est peu à peu imposée pour les artistes, appuyé par la conscientisation que les minorités de genre et les femmes seront les premières victimes du changement climatique.

Mariage de Beth Stephens, Annie Sprinkles et le feu
Mariage de Beth Stephens et Annie Sprinkles à la Biennale de Venise en 2009

« Nous pensons que la Terre est queer, probablement transexuelle », explique Beth Stephens, qui aimerait voir le E de écosexuel s’ajouter aux initiales définissant le spectre des identités sexuelles et de genre. « Nous aimerions que le milieu de la protection de l’environnement soit plus diversifié : y attirer les travailleuses du sexe, les drag queens, les queers, les artistes, les punks… Pas seulement les hippies. Nous revendiquons le mouvement environnementaliste aux hippies et aux adeptes de Birkenstock » riait Beth à l’occasion de la sortie de leur premier documentaire. 

Mathilde Simon
Mathilde est journaliste spécialisée sur les problématiques environnementales, les sujets artistiques et l'impact du numérique sur la société, le tout sous un angle résolument optimiste.
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