Indivision, grand film marocain sur la propriété de la terre

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màj en mai 2024

Très peu diffusé en France, Indivision est pourtant un film réalisé avec un talent aussi grand que son budget fut contraint. La réalisatrice marocaine Leïla Kilani y raconte notre urgence à protéger la Terre à travers la voix d’une petite-fille déterminée à annuler la vente de l’immense domaine familial où elle grandit entourée de forêts et d’oiseaux. Un délicat manifeste de deux heures pour repenser notre rapport à la propriété au regard du bien commun.  On adore.

Près de Tanger, des oiseaux et des arbres à perte de vue. En haut d'une colline se dresse la maison des Bechtani qui règnent sur la vallée et le bidonville attenant. Chaque jour, la petite fille, Lina, se perd avec son père dans la forêt alentour pour étudier tous les spécimens à plumes. Depuis des années, la grand-mère matriarche veut vendre le domaine. Les acheteurs potentiels sont rares et quand un promoteur promet des milliards, même s’il menace de tout raser, on s’y accroche. Avant lui, la dernière occasion s’était arrêtée le jour où un accident de voiture a tué la mère de Lina et plongé son père dans le coma. L’enfant négocie avec Dieu : son silence contre un réveil. Le miracle arrive et Lina se tait. À la place de la parole, elle écrit. Sur les réseaux sociaux, elle anime un blog à succès d'ornithologue en herbe. Sur son corps, elle trace des mots, comme une œuvre, pour parler aux adultes ; également adepte du hasard, elle tient un journal des coïncidences. Mais lorsque son aïeule se décide à céder son Paradis, au feu le hasard ! Lina va prendre en main le destin de cette terre. L’adolescente peut compter sur l’aide de sa meilleure amie, leur employée à demeure, et sur le statut particulier des lieux : l’indivision. Afin de vendre, l’accord unanime des 22 héritiers-propriétaires est nécessaire, autant dire une promesse de chaos. Les pour et les contre s’affrontent, les habitants du bidonville menacés d’expulsion se rebellent, jusqu’au point d’orgue où le père de Lina sort une carte que personne n'attendait : le habous.

© DKB Production

Inviter un outil ancestral dans nos luttes : le habous

« Dès ma note d'intention, la lutte pour “Gaia” était présente, avec cet enjeu de la propriété, du droit à la terre. À qui appartient-elle ? Aux habitants du bidonville, aux oiseaux, aux arbres, aux Bechtani ? Le film s’est d’ailleurs appelé Indivision dès le départ », retrace la réalisatrice, qu’on a interrogée. Les combats de cette dernière plongent leurs racines dans de nombreux terrains : elle nomme ainsi l'anthropologue Bruno Latour, les luttes en Amériques latine, mais surtout la situation de son pays. « Les territoires y sont doublement menacés par la désertification et la confiscation des biens naturels communs. Au Maroc, la question de l’eau n’est pas rhétorique. L’urgence se vit au quotidien ». Elle insiste sur les manifestations de la soif de 2017 et particulièrement le hirak de l’eau, toujours en cours dans l’oasis de Figuig, où des femmes militent en première ligne contre la privatisation du dernier rempart face au désert. 

« Dans mes films, je pars toujours du réel. Or toutes les questions de l’écologie, de l'ultra-libéralisme se retrouvent incarnées par Tanger. Pendant 40 ans, la ville a été endormie et soudain, j’ai vu la spéculation immobilière. La transformation du territoire m’explosait les rétines. Ses entrailles étaient dehors, les forêts rasées. Tanger raconte les défis du monde ». À l’écran, le montage ne transmet pas autre chose. On entre dans Indivision en croyant voir du naturalisme, quasi documentaire – plans rapides, caméra qui bouge – on en ressort avec l’impression d’un puissant crescendo dans la veine d’un Wajdi Mouawad ou de ses ancêtres tragédiens grecs. 

© DKB Production

C’est là que le habous intervient. Non seulement il nourrit l’intrigue mais il pourrait également nous servir, nous spectacteurs·rices à protéger le vivant. Aussi appelé waqf, cette arme juridique du droit musulman existe depuis des millénaires et permet de faire don d’un bien à une institution qui doit le gérer pour l’utilité publique, avec interdiction de revente à la clef. « De partout, le bien commun est mis en péril alors qu’il est urgent de le re-convoquer ! Le habous interroge ses liens avec l’héritage ». Celleux intéressés·es par les pouvoirs de cet outil pourront lire les recherches de la professeure de droit environnemental et maritime Samira Idllalène, ou les applications au Canada d’un procédé voisin, la fiducie (existant en France depuis 2007 mais passé sous les radars au profit d’autres initiatives comme l’achat de forêts).

« Pas un film consensus » : une langue qui crispe ou emporte

Actuellement projeté dans une petite vingtaine de salles en France, ce second long-métrage divise. « Ce n’est pas un film consensus », constate Leïla Kilani. L’un des points de crispation, explique-t-elle, est ce qui fait selon nous sa force : la langue. Les personnages parlent un marocain créole mélangeant arabe, français et espagnol. « C’est tout à fait la réalité de la région de Tanger. Il y a un rapport joyeux, totalement décomplexé à l’hybridation linguistique. Et encore, j’ai enlevé les mots anglais que les jeunes rajoutent aujourd’hui » la production devant déjà affronter son lot de « rejets viscéraux ». « Des soutiens financiers me disaient “réécris ton film en arabe” ou “réécris ton film en français ” ». Une question de génération ? « Dans un festival, un jeune critique a défoncé le film ». Une polémique qui n’est pas sans rappeler celle entourant la légitimité d’Aya Nakamura à représenter la France en ouverture des JO. La réalisatrice confirme l’écho. 

© DKB Production

L’autre point clivant est l’usage des réseaux sociaux (pourtant une réussite à notre avis). Pour une fois non réduits à une menace, ils s’offrent à la nuance. « L’action n’avance pas en dehors des réseaux sociaux, ils interviennent comme dans un chœur antique grec au théâtre. Pendant l’écriture, j’étais obsédée par ce que peut le cinéma vis-à-vis de ces outils contemporains, créateurs de récits. Je voulais éviter le “ils ont été extraordinaires lors des Révolutions arabes, aujourd’hui c’est une catastrophe”. J’avais envie de les investir du point de vue romanesque en pensant au rôle du journal chez Zola ou Balzac ». Au fil d’Indivision, Lina réalise une sorte de crossover entre le vulgarisateur scientifique David AttenboroughL’incroyable famille Kardashian et Julian Assange. L'héroïne qui postait de gentilles vidéos d’oiseaux se met à diffuser en direct les affres de sa parentèle. À noter, qu’elles n’ont rien à envier aux brouilles antiques des Atrides et ​​Labdacides – la réalisatrice cite d’ailleurs Antigone comme référence.

Le résultat est une fable que Leïla Kilani aime qualifier de « cosmogonique ». Elle préfère « ne pas employer le terme écologique », qu’elle trouve « vidé de sa substance » « On a l’impression qu’il relève d’un engagement partisan alors qu’il nous concerne tous. Il faudrait le dé-saturer ou trouver un mot nouveau ». D’ici là, nous pouvons plonger dans la richesse de cette œuvre : les inspirations du western à Miyazaki ; la chair donnée aux personnages secondaires ; la déconstruction des représentations clichés genrées et orientalisantes ; la figure de Lina la Pythie ; l’intrication – rare au cinéma – des luttes sociales et écolos ; le tournage épique dont l’attente pour capter les feux ; le rôle déterminant des cigognes dans la construction du film ; l’impact du dérèglement climatique sur les oiseaux à Tanger… et se laisser bercer par les paroles de Lina glissant du slam au conte. Le texte sera t-il édité en livre, a t-on demandé ? Leïla Kilani « aimerait bien ». Nous aussi.

Infos pratiques :

Cinémas français diffusant le film : Semaine du 15 mai 2024, Mulhouse - Le Palace ; Saint-Martin d'Hères - Mon ciné / Semaine du 24 mai 2024, Bron - les alizés ; Semaine du 19 juin 2024, Toulouse - Le Cratère. 

Pour soutenir le film : contactez les salles de cinéma que vous fréquentez sur leurs réseaux sociaux et taguez les comptes Facebook et Instagram d’Indivision.

Photo à la Une : © DKB Production

Alexia Luquet
Journaliste indépendante et réalisatrice vidéo, le travail d’Alexia Luquet pose depuis huit ans son regard aux croisements de l’art, du social et de la planète, avec un œil - critique - sur l’innovation. Ses reportages l’ont emmenée vers des territoires peu couverts en Europe et d’autres plus lointains au Bangladesh et à Hong Kong. Elle consacre également du temps à enseigner l’éducation aux médias et à l’information.
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