Ciné : Paradis, incendie sensoriel politique

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màj en mars 2024

Image à la Une : © Petit à Petit Production

Le troisième documentaire d’Alexander Abaturov propose un film puissant sur l’un des symptômes les plus visibles de la crise climatique : les mégafeux. À travers le portrait d’un village de Sibérie orientale, le réalisateur russe montre leurs ravages exacerbés dans un contexte de dictature, et offre un grand moment de cinéma. Témoignage écolo-politique au souffle épique, lent, économe en paroles et d’une beauté hypnotisante, le documentaire murmure : « comment filmer la fin du monde ? ». On a posé la question à son créateur, parfaitement francophone.

Savez-vous ce qu’est une zone de contrôle ? Il s’agit de terres isolées, où depuis 2015, la Russie de Vladimir Poutine a fait passer une loi précisant qu’en cas d’incendie, si le coût de l’aide est supérieur au coût des dégâts, l’Etat n’intervient pas. Des villages se retrouvent livrés à eux-mêmes face aux gigantesques feux de forêt qui dévorent, désormais chaque été, ce pays comme tant d’autres. Pour trouver le cadre de son film, Alexander Abaturov a mené des recherches pendant trois années. La région de la Yakoutie et la localité de Shologon, encerclées par les flammes, se sont imposées. 

« Le dragon »

Là-bas, l'apocalypse a un nom : « le dragon ». Les habitants en parlent comme d’une bête féroce tapie dans l’ombre : « Le feu est vivant, il s’échappe et ne se laisse pas attraper » – l’été du tournage, 2021, il brûlera 19 millions d’hectares dans l’ex URSS. Pourtant, « il faut éteindre les feux », répète un enfant à sa maman sous une poussière de cendres aux allures dystopiques. Mais les grands le savent, sans l’aide de Moscou – a minima – « on ne peut arrêter les feux, juste les ralentir avant la pluie ».  Et c’est ce qu’ils font, inlassablement, avec les maigres moyens du bord : une vingtaine d’experts sans combinaison pour des centaines d’hectares, quelques masques FFP2 et une lance à eau de jardinier du dimanche.

Face à la menace, « on a besoin d’informations », clame le village. Une seule phrase qui dessine toute l'histoire de la dictature russe (et des autres, où silence et inaction aggravent la crise climatique). À Shologon, on doit comprendre d’où vient le feu, où il se dirige, mais les détails arrivent au compte-goutte. Alors les hommes partent à l’aveugle sur un camion dans la forêt. « Une personne de Greenpeace, spécialiste du problème, a vu le film », se souvient Alexander, et « elle l’a qualifié de “manuel d’anti-lutte incendies, le parfait exemple de gens très braves qui ne savent pas comment faire et font n’importe quoi. C’est très dangereux !” ». 

© Petit à Petit production

Dénoncer sans rien dire

Si l’ambiance au village est au combat, elle est aussi empreinte d’un fatalisme parfois drolatique, comme cette sublime scène où les femmes partent combattre le feu. À l'arrière d’un camion, elles rient à gorge déployée à cause des lunettes de soleil de l’une d’entre elles, trop apprêtée pour l’occasion. Dans Paradis, personne ne se plaint ouvertement : « Ce n’est pas dans notre culture », explique Alexander. Même le titre du film, antonyme assumé racontant le glissement de notre société vers l’enfer, se pare de positif. « Les générations des régimes assez violents ont appris à s’exprimer de manière à être exempts de reproches … en faisant passer des messages ».

En quatre-vingt-huit minutes, un personnage lâche bien un « putain » contre sa hiérarchie inopérante. Risque-t-il d'être inquiété ? « Dans ce passage, personne n’est identifiable donc il n’aura pas d'ennui ». Cette dénonciation non frontale pourrait laisser des spectateurs sur leur faim. Ce fut le cas pour son second documentaire, Le fils, sur une unité d’élite de l’armée russe : « Les Européens peuvent trouver étrange de ne pas voir l’expression directe d’une colère, mais il ne faut pas oublier le contexte oppressif dans lequel ces gens vivent ! ».

© Petit à Petit production

« Le feu était très présent dans la mythologie familiale »

Alexander connaît la situation puisqu’il a vécu en Sibérie jusqu’en 2009. Sa région natale, Novossibirsk, au sud, est également touchée par les incendies, mais différemment, « au printemps plutôt qu’en été et avec moins d’ampleur ». Son lien avec le sujet du film remonte surtout à l’enfance : « Je viens d’une famille de pompiers, le feu était très présent dans la mythologie familiale. Une fois, mon père a été envoyé dans un incendie de forêt. Je me rappelle qu'il m'avait raconté, comme dans le film, ne pas savoir où était le feu, parce qu’il se propageait dans les racines, sous terre, dans la tourbe ». 

Il avoue ne plus démêler les vrais souvenirs de l’imaginaire, avec un certain plaisir. Le flou et l’onirisme sont chez lui des moteurs. « Pendant le tournage, on a passé quelques nuits dans la forêt en feu. C’était une drôle d’expérience. Tu dors parce que tu es claqué, mais tu fais des rêves étranges qui se mélangent à la réalité. Cette expérience a peut-être influencé la réalisation ». Il est vrai qu’à l’écran, les espaces-temps se croisent : été/hiver, forêt/village, son enregistré/musique, songes des personnages/réalité. Alexander s’autorise même des mises en scène servant finement le propos, comme ce poème yakoute, fil rouge du film, chuchoté par une petite-fille du village : « Le vent de la montagne sacrée souffle … ». 

© Petit à Petit production

« Pense aux contrastes »

Le résultat est une atmosphère, quasi mystique, toujours menaçante. « Dans la forêt, on voit les couleurs changer en quelques minutes sous nos yeux, du vert à l'orange, au rouge, puis tout devient nuit en pleine après-midi. L’incendie n’est pas visible, mais tu ressens comme une espèce de réacteur nucléaire en approche. Cela fait d’autant plus peur que tu ne vois pas la taille de l’ennemi. C’est ce que j’ai essayé de transmettre ». 

Filmer le mystère tragique de l’apocalypse peut toutefois s’avérer techniquement délicat. En bouclage de son précédent documentaire, Alexander parle à sa complice ingénieure du son, Myriam René, d’un nouveau projet sur les incendies. Elle le met en garde : « Le feu c’est compliqué, c’est juste des basses qui grognent et des crépitements que l’on essaie d’enlever », puis glisse : « Pense aux contrastes ». Le conseil sera déterminant pour le tournage et le montage de Paradis. Intensité sonore des flammes face aux silences des habitants, ombres et lumières, plans fixes et larges versus caméra mouvante en plan serré : le réalisateur a fait des syncopes, procédé musical de rupture, le ressort visuel et rythmique du film. « Assez classique » tempère-t-il.

© Petit à Petit production

« Petit humain, grande nature »

Sauf qu’à l’écran, le résultat est un chef-d'œuvre. « Le concept était “petit humain, grande nature” ». Paul Guilhaume, son chef opérateur, l’a traduit à l’image via un cadrage et une composition où chaque plan devient tableau. La nuit, Alexander capte les visages éclairés par les seuls écrans des téléphones et ordinateurs, comme ce passage où l’une des femmes apprend de mauvaises nouvelles du village voisin. « Cela rendait la scène encore plus forte ». Mais jamais artificielle. « La chaleur des feux entraînait des coupures de courant quotidiennes ».

Cet art de suggérer – « moins on montre, mieux c’est », selon ses propres termes – a notamment été nourri par Éloge de l’ombre du Japonais Junichirô Tanizaki. « C’est un essai sur l’organisation de la maison japonaise, où l’écrivain la compare au style européen qui éclaire beaucoup par des lampes d’en haut, donnant un éclairage presque chirurgical. Lui dit que le mystère de l’Orient se cache dans l’ombre des alcôves des maisons japonaises. Ces zones nourrissent l’imagination des spectateurs. Cela me plait beaucoup ».

De Blade Runner à la réalité

Le réalisateur cite une seconde inspiration, Brume de Stephen King, encore de l’écrit. Quid du cinéma ? Alexander réfléchit, rien en particulier. « C’est venu après coup. Un ami comparait l’ambiance du film avec Arrival de Denis Villeneuve, pour l’arrivée d’une grande menace dont personne ne connaît l’origine. Certains ont mentionné un autre de ses films, Blade Runner, pour les couleurs. Dans Paradis, cela est non intentionnel, c’est juste l’apparence d’un incendie. En y repensant je me dis “ c’est horrible, Villeneuve fait une science-fiction apocalyptique sur le monde qui va très mal, alors que l’on peut en faire un documentaire ” ». 

La suite, Alexander, l’écrira hors de Russie, tranchant avec ses œuvres précédentes. Depuis l’invasion en Ukraine, pas question d’y retourner. Il pense au Japon, organise des repérages sans en dire plus, et envisage une première fiction. « J’ai encore la tête dans Paradis, il continue de vivre. Je pourrais rester dans cet univers, en allant au nord des États-Unis ou au Canada, dans un écosystème de forêts semblables, avec cette fois un récit familial et intime autour de la menace, dans cette ambiance visuelle et sonore de l’attente du monde qui éclate ». 

Alexia Luquet
Journaliste indépendante et réalisatrice vidéo, le travail d’Alexia Luquet pose depuis huit ans son regard aux croisements de l’art, du social et de la planète, avec un œil - critique - sur l’innovation. Ses reportages l’ont emmenée vers des territoires peu couverts en Europe et d’autres plus lointains au Bangladesh et à Hong Kong. Elle consacre également du temps à enseigner l’éducation aux médias et à l’information.
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