
Du plateau du Larzac au « village de l'eau », à Melle, la compagnie L'Essoreuse imagine des performances dansées où l'eau tient le premier rôle. Une manière de sensibiliser à la nécessité de préserver les ressources en eau, à l'heure où les projets de mégabassines se multiplient.
L'image est saisissante. Entre les stands et chapiteaux du « village de l'eau », qui a accueilli jusqu'à 40 000 militants anti-bassines du 16 au 21 juillet dernier à Melle (Deux-Sèvres), cinq femmes, le visage recouvert d'un morceau de tulle bleu, font leur apparition. Une bassine à la main et les habits visiblement mouillés, toutes s'avancent de quelques mètres, silencieuses, avant de s'immobiliser et de brandir leur bassine vers le ciel. « Je crois que je les ai déjà vues aux Résistantes (rencontre de luttes locales organisée sur le plateau du Larzac en août 2023, ndlr) », souffle un militant, happé par la performance.

Fin observateur, ce dernier a vu juste. Depuis quelques années, de la lutte contre les mégabassines à Sainte-Soline (Deux-Sèvres) à la mobilisation contre Green Dock en banlieue parisienne, jusqu'au plateau du Larzac, les danseuses du collectif L'Essoreuse se rendent régulièrement sur les lieux de lutte pour participer, « à leur façon », à la lutte contre l'accaparement des ressources en eau et pour une reconnexion au vivant.
« Avec nos performances, on tente d'amener du sensible dans des endroits militants où l'intellect et le langage sont très présents, entame Séverine Delbosq, une des danseuses de la compagnie. L'idée, c'est vraiment d'établir un lien sensible à l'environnement pour ouvrir de nouvelles pistes de réflexion », continue la danseuse, également conseillère déléguée au vivant et à l'eau sur L'Île-Saint-Denis (Seine-Saint-Denis).
Danser pour faire face à l'urgence climatique
Cette identité à la fois militante et artistique, le collectif se l'est forgée au fil des années. Créée au tournant des années 2000 autour d'ateliers de danse butō, une danse-théâtre née au Japon dans les années 1960, et aujourd'hui composée d'une dizaine de danseuses amatrices et professionnelles, L'Essoreuse « a toujours été très sensible à l'environnement, rembobine Marie-Pierre Lagarrigue, également danseuse au sein de L'Essoreuse. Mais c'est vrai qu'à un moment, il y a eu un tournant, poursuit-elle. On s'est dit qu'on voulait être présentes sur les lieux de lutte et que notre engagement devienne plus concret. »

Pour les cinq danseuses de L'Essoreuse présentes au « village de l'eau » (Séverine Delbosq, Marie-Pierre Lagarrigue, Bioletta Marcassine, Laurence Mersegair et Anemo Lihp*), difficile de dater ce tournant. 2015, peut-être, et les premières performances aux côtés d'Alternatiba. Le confinement, sinon, et le lot de questionnements qu'il a charrié. Peu importe finalement, assure Anemo Lihp : « Si on s'est mises à danser sur les lieux de lutte, c'est parce que c'était insupportable de ne pas agir. » Et de renchérir, la gorge nouée et les yeux soudain embués : « Face à l'urgence climatique, on n'a pas d'autre choix que de donner le meilleur de nous-mêmes ».
*Le nom a été modifié.
L'eau comme personnage principal
Animées par un sentiment d'urgence palpable, les danseuses imaginent des performances où l'eau tient le premier rôle. Après une performance immersive dans La Loire ou encore une autre avec des éponges naturelles, les danseuses ont par exemple proposé aux manifestants présents lors de la mobilisation contre Green Dock en mai dernier à L'Île-Saint-Denis de mettre ensemble les pieds dans la Seine. Tous avaient également la possibilité de faire des offrandes au fleuve. « On s'est demandé si ça n'allait pas être un peu trop cliché, s'amuse Séverine Delbosq, mais finalement, ça a très bien marché. »

Sur le « village de l'eau », cette fois, les danseuses se sont servies de bassines, qu'elles sont venues frapper et renverser, en forme d'allusion directe à la lutte contre les mégabassines. « On utilise des bassines depuis longtemps, souligne Séverine Delbosq, mais il est évident que ça prend d'autant plus de sens de s'en servir dans le contexte de la lutte contre les mégabassines. »

Des combats multiples pour la protection du vivant
Des messages anti-bassines clairement revendiqués par les danseuses, mais auxquels elles refusent pourtant d'être réduites. « On n'est pas là pour faire du plaidoyer, insistent d'une même voix celles qui s'appellent entre elles les « soreuses » en référence à la sororité qui les unit. Pendant nos performances, les gens sont libres de projeter ce qu'ils veulent et c'est très bien comme ça. »


Une liberté de ton et d'interprétation que les « soreuses » veulent défendre encore longtemps, alors que le collectif s'apprête à fêter ses 25 ans d'existence. D'ici là, toutes entendent continuer à danser pour lutter contre le projet d'entrepôt logistique XXL Green Dock, mais aussi les mégabassines, le projet de forage pétrolier de l’entreprise Bridge Energies en Seine-et-Marne ou encore les Jeux olympiques (JO) d'hiver. « On voudrait aussi continuer à travailler autour des vertus guérisseuses de l'eau, revisiter sa dimension sacrée », sourient-elles, déterminées à faire leur part pour une « meilleure protection du vivant ».
Pour suivre les actualités de la compagnie, rendez-vous sur leur site ou sur leur compte Instagram. Les photos de leur performance au « village de l'eau » ont été prises par Cécile Massin ©.
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