Le Festival d’Avignon peut-il être écolo ?

 ⏳ 
lecture 8 min
🪄 
màj en juillet 2023

Image à la Une : Rue des teinturiers, Avignon © Alexia Luquet

C’est le – quasi – plus grand festival de théâtre du monde, une machine à deux têtes, avec une programmation officielle, subventionnée (le IN) et une plus populaire, privée (le OFF). Au total, elles devraient rassembler d’ici fin juillet plus de 328 000 spectateurs et environ 10 000 professionnels du spectacle vivant, avec à la clef un gros coût carbone, dans l’un des départements en France les plus touchés par le réchauffement climatique, le Vaucluse. En 2023, les actions pour l’environnement sont-elles à la hauteur des promesses ? Carbo fait le point. 

À peine sorti·es de la gare centrale, on n’y échappe pas. Sur les murs de la Cité des Papes, des milliers d’affiches, des pavés jusqu’aux toits, accompagnés de troupes qui tractent toute la journée. Ici un jeune homme sur une chaise, poussé par un comédien avec une toge rouge bon marché, là un groupe costumé en tragédiens grecs. Tous·tes confient aux passant·es des petits sésames rectangulaires résumant leur pièce avec les infos pratiques. À première vue, Avignon 2023 ressemble à s’y méprendre à toutes les autres éditions. Et pourtant… 

Quatre ans plus tôt, en ce début d’été, l'administratrice du Festival, Ève Lombard, a beaucoup trop chaud au Cloître Saint Louis, bureau du prestigieux IN. À des kilomètres à la ronde, des techniciens, eux, sont au bord de l'apoplexie. 43 degrés ce 28 juin dans la cour du Palais des papes, scène phare de l'événement, en train d’être préparée à moins de deux semaines de l’ouverture. Cette année-là, deux vagues de canicules toucheront la région, juste avant et après le festival. « Les festivaliers ont été épargnés. Ces moments sont restés invisibles pour le commun des mortels, mais c’était précisément les périodes de montage et démontage. Il devenait impossible ne serait-ce que de toucher les échafaudages ! », se souvient Ève.

Avec le recul, l’administratrice du Festival et responsable de toutes les questions RSE (Responsabilité sociétale des entreprises) voit l’édition 2019 comme un tournant. « Cela faisait déjà plusieurs années que nous avions pris à bras le corps la question environnementale, mais cette période a été le déclic, nous sommes passé·es à la vitesse supérieure. » Ève égrène toutes les actions en place, celles en cours et à mener – nombreuses, avec un défi de taille. Pour réussir, Avignon IN doit non seulement conjuguer ses efforts avec son double, le OFF, mais surtout travailler en bonne intelligence avec les pouvoirs publics. L’équilibre tourne parfois au casse-tête, sans compter sur le besoin de sobriété, sans tuer l’ADN du festival : son folklore.

Rue de la République, Avignon © Alexia Luquet

Trois fois moins de papier, mais difficile d’aller plus loin

Près du QG des organisateur·ices, rue de la République, un habitué du festival remarque déjà un changement. « Il y a beaucoup moins de tracts par terre que d’habitude ». Et pour cause, grande première dans l’histoire du OFF (seul à utiliser les tracts), chaque pièce est désormais limitée à 5 000 prospectus et 150 affiches. « Cela a permis de passer de 60 tonnes de papier à 25 ! Mais c’est encore beaucoup », soupire le tout nouveau co-président de l’association qui gère le OFF, Laurent Domingos, en sortant de la pièce Phèdre qu’il joue et met en scène. « Certains disent, c’est bon, c’est recyclé, mais ça pollue également ! ». 

Difficile toutefois de se passer entièrement du papier avec un public qui y est si attaché. S’il fallait choisir, le quarantenaire sacrifierait les affiches. « Ce n’est pas scientifique, mais dans le milieu on trouve qu’elles ramènent peu de monde. Les tracts sont plus compliqués à modifier, ils restent la seule façon de laisser une trace. Alors certains inventent des choses, des QR codes, des photos à prendre, mais c’est moins marquant. Une étude et une commission sur son remplacement vont être menées ». 

Les navettes du IN dans la Carrière de Boulbon © Alexia Luquet

En soirée, le désert des transports en commun

Pour Laurent, le gros du problème est ailleurs, moins visible : le transport du public. Dans la région, en pleine saison touristique, trains et bus s’arrêtent en début de soirée. Résultats, les festivaliers se déplacent principalement en voiture, faisant exploser le CO2 et les prix des logements dans le centre. « On voudrait des lignes jusqu’à 1 ou 2 heures du matin pour relier Marseille, Nîmes, Montpellier ». Aujourd’hui, c’est plutôt 19 heures. Côté IN, Ève Lombard partage ce constat et affirme travailler de concert avec le OFF sur la question, même si son public vient, lui, majoritairement en train, notamment depuis l’île-de-France. « Leurs déplacements ensuite sont peu carbonés » affirme-t-elle.

Mais 28 000 spectateurs côté IN versus 300 000 côté OFF, les comptes ne sont pas bons au niveau global et Ève le sait. « On fait du lobbying depuis des années auprès du Grand Avignon qui gère les transports en commun, et des régions PACA et Occitanie pour les trains ». Elle espère faire bouger les lignes en 2024. « On fait tout ce qui est en notre pouvoir, mais lorsque l’on n’est pas directement à la manœuvre, à un moment, notre capacité à agir s’arrête ».  En attendant, le IN met des pansements avec un système de navettes pour se rendre dans les lieux extra-muros, les bucoliques Pujol, Barbentane, Boulbon.

Les gradins dans la Carrière de Boulbon © Alexia Luquet

Le train pour diviser par 100 les émissions de carbone

S’il y a un point sur lequel le IN et le OFF peuvent jouer, c’est bien sur la logistique de transport de leurs équipes et des décors. Pour cette édition, on compte 125 compagnies étrangères dans le OFF et de nombreux spectacles internationaux dans le IN. Faudrait-il arrêter d’inviter hors de nos frontières ? Hors de question pour Laurent Domingos, « Le théâtre c’est la rencontre artistique ». Une réponse au diapason avec Ève et le directeur délégué du festival IN, Pierre Gendronneau, « le festival, c’est l’ouverture au monde ». Alors comment faire pour continuer à porter la culture au plus haut sans faire exploser son bilan carbone ? 

Laurent a une ambition pour le OFF dès 2024, « amener tous les décors en train », avec une contrepartie payée par les troupes mais « revenant moins cher que le système actuel, où chacun descend avec son camion ». La tâche n’est pas mince, il le reconnaît : « il faut tout centraliser, trouver les conteneurs ». Il y croit et s’il se base sur les calculs de Samuel Valensi du Shift Project qui lui a soufflé l’idée : « En touchant toute la voilure du festival, on diviserait par 100 les émissions de carbone ». Et pourquoi pas « créer une immense ressourcerie des décors à Avignon, cela aurait du sens ! ». Un lieu physique où chaque compagnie trouverait de la seconde main. Le OFF utilise déjà la plateforme digitale Recupscene, une sorte de Le Bon Coin du spectacle vivant, mais loin d’être généralisée.

Avec « seulement » 44 pièces, le IN n’a pas la même problématique. Toutefois, des démarches sont déjà en place, au cas par cas. Cette année, « "Écrire sa vie" de Pauline Bayle a des escaliers construits à partir d’anciens édifices en bois du festival, détaille Pierre Gendronneau qui accompagne les artistes dans leur création. Une partie du mobilier de la Carrière de Boulbon a été faite avec de précédentes structures du lieu et un ex plancher de la Cour d’honneur ». Il glisse, « au-delà de l'écologie, il y a un problème d’inflation sur les matières premières, donc on a tout intérêt à recycler ». Est-il envisageable d’imposer cette pratique ? Impossible dit-il, au nom de « la liberté créatrice ». 

Rue petite Saunerie, Avignon © Alexia Luquet

Moins de spectacles : petit oui pour le IN, non pour le OFF

Une autre marge de manœuvre serait de réduire – légèrement précise Pierre – le nombre de spectacles et d’allonger leur temps d’exploitation. En 2022 le IN en présentait 47, cette année 44. Le OFF, lui réfute tout régime. « En écologie on a souvent des pensées malthusiennes », explique Laurent, « on dit : “diminuons !” Je ne suis pas dans cette logique, je pense que la culture et le théâtre ont une immense part dans la cohésion sociale ». Il souligne que le secteur du spectacle vivant « va mal » et défend que l'on ne peut pas toujours demander uniquement aux personnes plus précaires de faire des efforts et de changer leurs pratiques.

Sa piste préférée est celle de « l’optimisation et la synchronisation des tournées en Europe », une idée partagée par Pierre et sa collègue Ève, qui ont déjà commencé à l’appliquer. « Une compagnie ne doit plus venir pour un “one shot” mais assurer d’autres dates en France et Europe ». Pierre avoue que les contraintes de calendriers les obligent souvent à prendre l’avion mais qu’un réseau est en place avec d’autres festivals pour rationaliser l’ensemble. « Le fait d’avoir supprimé les clauses d'exclusivité interdisant aux pièces d’être jouées ailleurs avant Avignon, aide aussi, ajoute Ève. "Extinction” de Julien Gosselin a été joué à Montpellier début juin et ce n’est pas grave ».

Rue de la République, Avignon © Alexia Luquet

Agir sur les imaginaires, se parler et taxer les riches

Reste un levier peut-être tout aussi puissant, le renouveau des imaginaires. Cette année, le IN propose plusieurs pièces en lien avec l’écologie. Carbo s’est d’ailleurs fait l’écho de certaines d’entre elles. Pour autant, si la programmation du festival « doit refléter ses engagements RSE », selon son directeur délégué, « elle n’est pas thématique. Il est évident que la crise climatique est un sujet d’inspiration majeur des artistes, mais tout comme la crise post-pandémique, les violences faites aux femmes, la question des migrants présente pièce après pièce. Le focus sur l’écologie est transversal ». Dans le OFF, Carbo a repéré une cinquantaine de pièces autour de l’environnement, en passant forcément à côté de dizaines d’autres, sur les … 1491. 

Une chose est sûre, les « yakafokon » du festival ne pourront avoir lieu – comme à peu près toutes les actions en faveur de l’écologie, que s’ils sont faits de concert avec les autorités publiques. Spécificité ici, le dialogue – parfois compliqué, voire inexistant par le passé - entre les deux parties principales est également la condition sine qua non de leur réussite. IN et OFF affirment être en contact régulier et avoir assisté à leurs conférences de presse respectives. « Du jamais vu ! », pour Laurent. Il s’avance même jusqu’à évoquer leur promesse de « faire une tribune commune avec Tiago Rodrigues (nouveau grand patron du festival In, ndlr) en septembre dans un média national ».

À gauche, Pierre Gendronneau et Tiago Rodriguez, directeur délégué et directeur du IN, à droite Harold David et Laurent Domingos, co-présidents du OFF lors de leur conférence de presse © Festival OFF

D’ici là, Laurent a une idée pour faire avancer le festival, et plus généralement tout le spectacle vivant, sur le chemin de la sobriété. Lui, qui dans une ancienne vie a travaillé chez le pas très vert BNP Paribas, trouverait « intéressant que l’État repère les secteurs gagnant de l’argent à un moment donné, puis qu’il le donne à un autre qui en gagne moins, comme la culture et le spectacle vivant. Cela pourrait venir des pétroliers, des banques. Il faut prendre cet argent ! Parce que je suis persuadé que sans culture, on pourra toujours vendre des voitures, mais ce sera une société … de merde ». L’avenir nous dira si le Parlement et Bercy l’entendent de cette oreille. 

Infos pratiques : 

Alexia Luquet
Journaliste indépendante et réalisatrice vidéo, le travail d’Alexia Luquet pose depuis huit ans son regard aux croisements de l’art, du social et de la planète, avec un œil - critique - sur l’innovation. Ses reportages l’ont emmenée vers des territoires peu couverts en Europe et d’autres plus lointains au Bangladesh et à Hong Kong. Elle consacre également du temps à enseigner l’éducation aux médias et à l’information.
Une sélection d'articles dans votre boite mail 📩

Vous devriez aussi aimer

1 2 3 8
Logo Carbo Bilan Carbone Entreprise
Version beta

Engagez vous dès aujourd'hui avec Carbo.

Votre allié pour maîtriser votre impact carbone
Accélérer la prise de conscience écologique pour réduire dès maintenant notre empreinte carbone.
Carbo ® tous droits réservés
Conçu en 🇪🇺 avec 1.57 tCO2e / an 🌱
Logo Impact 120
Logo Impact France
Logo Capterra Best Value 2023
Trustpilot Reviews
Logo Appvizer
Logo France Relance
Logo Qontrol
Logo Solar Impulse
Logo CDP Provider
Logo CSRD
cross-circle linkedin facebook pinterest youtube rss twitter instagram facebook-blank rss-blank linkedin-blank pinterest youtube twitter instagram